Sept vies à vivre
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Sept vies à vivre - Entretien avec Charles Masson

Paru le 05.03.2024
L'actu BD

Charles Masson transforme depuis plus de dix ans ses expériences humaines en récits touchants et engagés. L’auteur de Droit du Sol nous propose avec Sept Vies à Vivre le récit d’un homme qui ne voyagea pas bien loin de son massif des bauges. René, destiné à une existence simple, avait pourtant soif d’en vivre sept ; une par destin fauché dans sa fratrie. Mais l’adage dit que l’on a qu’une vie, il s’employa donc à donner du sens à la sienne.

Bande dessinée et médecine semblent intimement liées dans votre vie, expliquez-nous ça ?

Charles Masson : Ces deux activités médecine et BD sont effectivement liées dans ma vie puisque je les pratique toutes les deux au quotidien, depuis vingt ans maintenant : médecin ORL et auteur de BD. C'est en terminale que j'ai décidé que je voulais faire médecine, j’avais une passion pour la biologie et j’adorais l’école, mais depuis que j'ai 8 ans, je rêve de faire de la bande dessinée.

Je suis arrivé à garder ces deux passions intactes pendant des années, et notamment, au cours des études de médecine, même si je dessinais peu, je gardais toujours du temps pour des croquis, dans notre ronéo ou pour faire des affiches de “soirée Médecine".A la fin de mon assistanat d’ORL, je suis parti vivre 10 ans à la Réunion, je ne faisais que des remplacements et n'avais pas de cabinet, et c’est là que j'en ai profité pour dessiner plus activement. J'ai été édité pour la première fois en 2003 et j’ai commencé à organiser un mi-temps réel.

Sept vies à vivre

Nous sommes un certain nombre à avoir deux métiers différents, pas forcément en médecine, alors après ma première BD Soupe Froide, j'ai rencontré Daniel Goossens qui a aussi vécu un grand écart professionnel pendant longtemps, avec une double activité, lui aussi. Il m'a expliqué que pour garder deux métiers si distincts, il avait accepté d'être moyen dans les deux domaines : il avait dû abandonner l'idée d'être excellent d’un côté ou de l'autre.

Sept vies à vivre

Depuis douze ans, je suis rentré vivre en métropole et j’ai maintenant mon propre cabinet. Je consulte un gros mi-temps et cela me laisse le temps, notamment le week-end, pour dessiner. En pratique, j'ai une semaine de médecin qui commence le lundi et qui finit le vendredi avec un zénith à plein temps le mercredi. Et j’ai aussi une semaine de dessin qui commence le vendredi et finit le mardi, les samedi et le dimanche, je peux dessiner pleinement. 

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Certains auront l’impression que je ne fais que travailler, mais il me reste les soirs pour sortir et voir les ami(e)s. Et puis, faire de la BD, ce n’est pas que dessiner, pendant les temps du scénario ou du storyboard, c’est plus relax. En ce moment, par exemple, je ne dessine que très peu et il me reste bien du temps pour me documenter et divaguer. Je suis loin d’être surmené et j’ai même l’impression, parfois, d'être un fainéant…

 

Lire les premières pages

Comme Les Mauvaises Gens de Davodeau ou votre BD Jusqu’au Printemps, Sept vie à vivre donne voix aux humbles, aux discrets, aux oubliés parfois. C’est un engagement pour vous ?

Dans mes BD, j'aime beaucoup raconter des histoires simples de gens simples. Je ne suis pas très friand des épopées, des histoires extraordinaires de gens merveilleux, des histoires d’élus, des types qui sauvent la planète. Je suis toujours surpris que mes copains de la BD, pourtant si rationnels voire athées, acceptent de croire aux “super héros”. Personne n’a de “super pouvoirs” et pourtant, autour de ma table, on ne parle que de ça, en fin de soirée.

J’aime me souvenir des histoires que je troque à droite et à gauche, dans les repas, les voyages, au cabinet en consultation, mais aussi dans les bistrots, dans la vie de tous les jours. Si je parle de troc, c’est que pour se faire raconter de belles histoires, dans la vraie vie, il faut aussi donner quelque chose, raconter un peu la sienne, mettre les gens en confiance et les écouter.

J'aime bien écouter les gens raconter, par exemple, leur première histoire d'amour, ils se dévoilent comme des conteurs merveilleux et c'est des instants que j'aime. Je les retiens. Il y a bien longtemps, dans une émission “droit de réponse” de Michel Polac, un humoriste avait dit: “- La vie des pauvres, c'est chiant”. Je suis persuadé du contraire, que l’on soit riche ou pauvre, la vie vaut d'être vécue, mais aussi d'être racontée, et c’est ce que je fais.

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Votre héros, René, est-il inspiré de quelqu’un en particulier ?

Oui, la vie de René est inspirée d’une histoire dans ma famille, et notamment de mon oncle qui a été le fil conducteur pour ce travail. Mais ce n’est pas une biographie, ni même un biopic. J’ai gardé certains épisodes de sa vie, comme un canevas, puis j’ai changé la grosse majorité parce que j’avais d’autres histoires à raconter, et ensuite je les ai mélangées.

Par exemple, je voulais monter un happy end et une belle histoire d’amour, ce que je n’avais jamais raconté en BD, pour cela, je me suis servi d’une autre histoire que j’avais glanée un jour en consultation. J’aime bien mélanger les histoires, se contenter d’une seule pour un récit, c’est fade. Du coup, quand j’ai montré ce livre à mon frère, il n’a pas aimé, puisqu’il n’y a pas retrouvé l’histoire de mon oncle. C’est ce que je voulais.

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En parallèle, je voulais aussi raconter la vie telle qu'elle pouvait être, dans les campagnes françaises, depuis la seconde guerre mondiale. À la fin du XXe siècle, cette vie a été complètement bouleversée par des évolutions de société et de techniques, elle m’avait été racontée par mes parents et par mes grands-parents.

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Il n'est pas question de nostalgie parce que cette vie n’était ni douce, ni simple, ni égalitaire, mais j’avais envie de la rappeler et d'en faire le lien avec cette vie actuelle que nous vivons avec mes enfants. Je suis parfois surpris des anachronismes qui sont faits entre le XXe et le XXIe siècle, comme si rien n'avait existé avant l’an 2000. Finalement j’ai fait un petit travail d’historien, pour une fois. Ni nostalgie, ni oubli, c’est ce je voulais.

Vous faites de la BD en parallèle de votre métier de médecin. Comment s’organise la création de vos récits ?

La création de récits, c'est ce que je fais en ce moment, j'ai fini depuis six mois la précédente bande dessinée et je commence à penser à la suivante, je ne sais pas encore ce que je vais raconter. J'attends qu'une idée s'impose à moi, je suis assez chanceux dans ce domaine, parce qu'en général je n'ai pas besoin de chercher. Je sais qu’à un moment, il faudra que je me mette à une table pour écrire.

Pour chacun de mes livres, j'ai écrit le scénario primitif en quelques heures, en écriture automatique. Pour Droit du Sol, par exemple, j'avais écrit les seize chapitres du livre en une nuit, que j’avais intitulés: première cigarette, deuxième cigarette, etc… jusqu’à seizième cigarette. J’ai arrêté de fumer depuis.

Pour Sept vies à vivre, j’avais écrit sept chapitres, aussi en écriture automatique en une nuit. Après cette nuit d'écriture, je dicte mes textes… si j’arrive à me relire. Puis je commence un gros travail d'écriture : pour équilibrer et rendre lisible le récit et les intentions du scénario. Il faut aussi donner un rythme au récit pour éviter l’ennui et la sidération.

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Après les scènes dures et émouvantes, il faut laisser le lecteur se reposer, ne pas l'accabler. Il y a quelques règles de scénario et pour moi le rythme en est une des composantes principales.

Tant que je n'ai pas fini l'écriture, je ne dessine pas. Ensuite, je commence à faire des recherches de personnages. Puis je passe au storyboard, c’est la phase la plus intéressante à mon goût. Si cela ne tenait qu'à moi, je m'arrêterais là, c’est rapide et jouissif, tout le livre est déjà fait…

Pour mes derniers livres, j'avais entièrement dessiné les planches avant de les présenter à l'éditeur pour qu'il puisse déjà voir le contenu, un story board très avancé et lisible, mais malheureusement non publiable. Le reste, ce ne sont ensuite que contraintes avec l’encrage , les couleurs et la mise en page… Ce sont ces contraintes que je dois réduire en temps, c’est long de faire une BD de 200 pages.

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Quels sont vos futurs projets de BD ? Un sujet ? Un portrait ?

Je suis en phase de maturation, je ne sais pas encore quel sera mon projet de bande dessinée pour la suite. J’aimerais revenir à la BD jeunesse, ce sont des projets courts et poétiques où je retrouve mon style d’enfance. J’avais une série : Les aventures de Lilou, dont j’ai récupéré les droits et il faut que je la relance… À voir avec mon éditeur, les négociations, tout ça, tout ça...

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Aussi, depuis au moins huit ans, j'ai un projet de conte en BD, avec des ogres, des goules, des sirènes et des hommes crocodiles, que j'ai déjà partiellement dessiné. Mais mon style de dessin n'est pas compatible avec un conte, ça ne marche pas, je suis trop réaliste, du mauvais réalisme et je ne sais pas styliser. Du coup, j'aimerais trouver un très bon dessinateur pour le réaliser, ce livre. Si vous en connaissez un, dites-lui de m’appeler ! Je pourrais aussi imaginer de changer de dessin, mais ça paraît peu probable.

Sinon il me trotte une idée tenace : l'idée de faire une bande dessinée sur l'autre côté du monde, derrière le miroir où on ne regarde jamais : le tiers-monde. J’y allais parfois, lors de mes voyages, et il y a deux ans je suis parti pour aider une mission humanitaire à Madagascar, c’était juste après le confinement… Plus précisément, après les deux ans de confinement COVID, c'est-à-dire après deux ans d’isolement mondial complet, et donc après deux ans sans aide mondiale, là-bas. J’ai vu des conditions de vie et de misère qui se sont dégradées de façon dramatique. DRAMATIQUE. La misère que je connaissais dans les années 2000-2010 est devenue encore plus terrible, plus massive. C’est difficile à expliquer, mais les photos parlent d’elles-mêmes.

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Sur les photos de notre semaine à Antsirabe, on voit quatre gros types blancs venus aider des gens maigres, noirs ou blancs. Si les gens sont maigres, c’est parce qu’ils crèvent de faim, c’est tout. Tous ces gens ne savent pas s’ils vont manger le soir ou sinon jeûner. Mais même, s’ils mangent ce ne sera pas à leur faim, et pas suffisamment pour les empêcher de maigrir. C'est ça la misère aujourd’hui.

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Ce n’est pas encore le stade des petits enfants noirs avec des gros ventres, des grandes famines qu’on voyait à la télé, avant… Par contre, c'est ce qui se passe déjà dans le sud de l'Île, mais il n’y a pas de caméras pour les filmer… Et puis, faut-il en arriver là, pour en parler ?

Découvrir la BD de Charles Masson

Depuis le COVID, le monde s'est disloqué et l’on n’entend plus parler de ce qui se passe de l'autre côté de la planète. Quand on parle du tiers-monde c'est simplement pour parler d'immigration et du problème, de notre problème des migrants. Or, les migrants qu’on voit ne sont que les pauvres qui sont arrivés à passer le miroir. Pour ma part, j'aimerais aider quelques instants des lecteurs à passer de l'autre côté du miroir pour comprendre pourquoi ces gens veulent quitter leurs terres : ce n’est pas pour nous importuner… mais simplement pour arrêter de crever de faim.

Et il n’y a pas que Madagascar, l’Afrique noire en est au même point, mais c’est plus proche. Il me manque encore un scénario. J'ai tendance à croire que certains livres doivent être faits, et c’est ce qui m’avait animé quand j’avais écrit Droit du Sol. Donc, il me reste donc à trouver l'inspiration et à travailler. Mais qu’une chose soit sûre, je ne promets pas d'arriver, cette fois, à faire un Happy end. Si vous voulez un livre “feel good" lisez d’abord Sept vies à Vivre.

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