Lou Lubie et Solen Guivre revisitent le mythe d’Eurydice
Lou Lubie et Solen Guivre revisitent le célèbre mythe grec d'Eurydice pour offrir une interprétation moderne, portée par des décors captivants et envoûtants. Plongez dans les coulisses de leur collaboration autour de ce projet remarquable.
Lou, après Goupil ou face, Comme un oiseau dans un bocal ou encore Racines, tu signes uniquement le scénario sur cet album. Pourquoi ?
Lou Lubie : Moi, j'ai toujours voulu être écrivaine ou scénariste ! Je me suis mise au dessin par dépit parce que, au début de ma carrière, qui aurait voulu dessiner pour une parfaite inconnue ? Alors il fallait bien que je m'y colle. J'ai appris le dessin en faisant des BDs, mais bien que j'aie beaucoup progressé, mon style efficace et synthétique me cantonne aux registres de la vulgarisation et du réel. Or, mes envies vont bien au-delà ! Et voilà que, quinze ans après mes débuts, Solen entre dans ma vie... J'ai aussitôt eu un coup de coeur pour ses décors avec des ambiances et des lumières incroyables. Je savais qu'avec elle, je pouvais réaliser un rêve : aboutir un récit de l'imaginaire que j'avais commencé à l'âge de dix-sept ans. Et voilà, on a réussi !
Solen, tu te charges du dessin sur Eurydice, le fait que Lou sache aussi dessiner facilite-t-il les choses ?
Solen Guivre : Ah oui complètement ! À mon sens on a gagné beaucoup de temps dans notre processus de travail grâce au fait que Lou sache dessiner. Il faut savoir que c'est elle qui a fait le de storyboard d'Eurydice, ça nous a beaucoup avancé car elle a pu poser toutes ses idées et cadrages, tout en mettant en avant son talent pour la narration, on en discutait ensemble et ensuite je mettais le storyboard au propre.
Elle est la dramaturge et je suis sa metteuse en scène en quelques sortes. Autres exemples d'avantages à travailler avec une scénariste qui sait déjà dessiner : quand j'avais besoin de précisions sur ses attentes elle avait juste à me faire un croquis, mon dessin est loin d'être parfait surtout dans les étapes intermédiaires et l'oeil acéré de Lou m'a beaucoup aidé dans les phases de corrections (pour replacer des mains, des pieds, etc.).
Avec Et à la fin, ils meurent Lou rétablissait quelques vérités. Est-ce qu’Eurydice est l’occasion de vous réapproprier le mythe ?
Lou Lubie : Les deux démarches sont exactement opposées ! Dans Et à la fin, ils meurent, il s'agissait de retracer avec exactitude les contes originels. Pour les besoins de la vulgarisation, le dessin était très simple et le ton humoristique.
Eurydice m'a permis d'explorer la démarche inverse : m'approprier le mythe, m'y plonger, développer mon imaginaire... C'est une façon de rendre hommage au mythe tout en y mêlant des thèmes actuels et un récit plus personnel. Il fallait bien le dessin de Solen pour lui donner toute sa profondeur : c'est un univers riche dans lequel nous invitons le lecteur à s'immerger.
Solen Guivre : Pour moi dans le cadre d'une réécriture il fallait conserver les éléments majeurs du mythe : les personnages principaux (Orphée, Eurydice, Hadès, Charon et Cerbère), les lieux (monde des vivants, monde des morts). Cependant n'étant pas dans le cadre d'une adaptation, nous avions une grande marge de manoeuvre pour y ajouter notre vision artistique de ce récit.
La conception de l'univers d'Eurydice a été un exercice passionnant et intense. Lou avait déjà les bases des contraintes de son univers (la ville dans le désert, le papier, les convois mortuaire) et mon rôle était de créer un semblant de "cohérence" entre tous ces éléments, car même si on est dans un récit de l'imaginaire il me paraissait important qu'il y ait une certaine logique dans mes choix de design et de références. Par exemple pour "la Cité des Dieux ", le climat désertique a beaucoup orienté mes recherches et inspirations vers des architectures troglodytes et vernaculaires originaires de l'Afrique du Nord et de l'Ouest (comme Ouarzazate au Maroc, Cappadoce en Turquie ou encore Zinder au Niger).
Vos personnages sont très bien campés et portent très bien l’histoire. Comment les avez-vous élaborés ?
Lou Lubie : J’ai commencé à écrire Eurydice lorsque j'avais dix-sept ans, en 2007. J'étais fascinée par son destin tragique... Les personnages d'Orphée et Eurydice sont venus tout de suite, mais avec les années, leurs personnalités se sont affinées. Je ne voulais plus d'une Eurydice passive : il y avait par exemple une scène où Orphée venait la récupérer, éplorée, devant la Porte des Enfers. Dans la version finale, Eurydice s'y rend seule et personne ne lui dicte ce qu'elle doit faire !
Le personnage de Calliopé a été créé plus tardivement. Je savais que je voulais une grande soeur qui aborde le sujet de l'art, mais c'était encore flou. En 2013, Axel, le premier dessinateur avec qui j'ai travaillé, m'avait dessiné une version de la soeur d'Orphée qui était petite et grosse.
J’ai trouvé génial de ne pas mettre en scène que des corps parfaits, et j'en ai fait une danseuse, car je voulais que son corps soit magnifié. Ça a été le point de départ pour une réflexion sur le corps de la femme dans notre société, et les injonctions à la perfection.
Solen Guivre : Les premières recherches d'Axel, les thématiques de Lou et la particularité de l'univers d'Eurydice m'ont influencé sur mes choix de design pour les personnages. Et cela m'a permis de tenter de présenter des personnages un peu différents de ce qu'on a l'habitude de voir dans la BD.
Je voulais donner l'illusion d'une ville cosmopolite construite dans le désert, avec des habitants d'âges, de morphologie et à la carnation de peau différentes tout en restant cohérente. Plusieurs fois Lou m'a dit "Solen habite ta ville" et ça m'a donné l'occasion de pouvoir dessiner pleins de petites scènes de vie quotidienne entre les habitants de la ville (des enfants qui jouent avec un ballon, un restaurant rempli, des personnes âgées promenant leurs petits-enfants etc.).
Pour la troupe des Muses, j'y ai vu un formidable prétexte narratif pour dessiner des femmes avec des corps, personnalités et âges différents toutes liées par une même passion et une très forte sororité. Je ne sais pas si j'ai réussi mais en tout cas j'ai adoré dessiner les Muses et habitants de cette cité. C'était ma manière de m'approprier le mythe et d'y infuser un peu de mes convictions personnelles.