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Les Crieurs du Crime - Entretien avec les auteurs

Paru le 10.09.2024
L'actu BD

Sylvain Venayre et Hugues Micol reviennent sur leur ouvrage Les crieurs du crime, un album de la collection La Découverte – Delcourt traitant d’un fait divers célèbre, l’affaire Soleilland.

Quelle a été votre inspiration pour le personnage de Valentin ?

Sylvain Venayre – Notre idée était de raconter ce fait-divers sans mettre en scène ni l’assassin et la victime, ni les enquêteurs, ni les célébrités historiques comme Georges Clemenceau, Jean Jaurès, Louis Lépine ou Armand Fallières. Valentin incarne les petits reporters de l’époque, ceux qu’on appelait les faits diversiers. C’était un groupe social plutôt méprisé.

Valentin, qui va bientôt avoir trente ans, est un homme insatisfait de sa condition, comme l’étaient alors la plupart des petits reporters. Il se rêve romancier, comme beaucoup de journalistes à l’époque, à commencer par le célèbre Gaston Leroux, qui invente cette année-là le personnage de Rouletabille. Mais il vient de se marier avec une jeune femme, Marguerite, qui prouve tout au long de l’histoire qu’elle a plus d’énergie et plus d’intelligence que lui.

En cela, Valentin a quelque chose à voir avec le Georges Duroy de Maupassant dans Bel-Ami (1885), que nous citons d’ailleurs, à un moment. Mais il n’est pas aussi cynique que Duroy – et d’ailleurs, contrairement à lui, il ne réussit pas à s’élever socialement. Tout au plus finit-il par décider de quitter le monde du journalisme.

Hugues Micol – Je n’ai eu personne de particulier en tête pour dessiner Valentin. Je voulais un personnage assez neutre, un peu à la Tintin, avec un côté sympathique et reconnaissable. Je l’ai donc doté d’un nez en trompette et d’un menton plus ou moins en galoche (selon son humeur). Je lui ai mis un chapeau un peu informe (je ne le voulais pas trop Belle Époque du style melon ou canotier) pour éviter le côté caricatural des brigades du Tigre.

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Pourquoi cette affaire de disparition en particulier ?

S. Venayre – La Belle Époque a été l’âge d’or du fait-divers criminel. On aurait pu en choisir bien d’autres que l’affaire Soleilland. Mais celle-ci a eu une résonance extraordinaire à cause du débat sur l’abolition de la peine de mort, lancé par le gouvernement Clemenceau en 1906. Face à la volonté abolitionniste du ministre de la Justice Guyot-Dessaigne, de nombreux journaux ont monté en épingle les faits-divers criminels, alors même que ceux-ci n’étaient pas plus nombreux qu’avant. Le viol et l’assassinat de la petite Marthe Erbelding par Albert Soleilland a ainsi conduit les journaux, à commencer par le plus important d’entre eux, Le Petit Parisien, à dénoncer le projet de loi à venir au motif qu’il fallait « défendre la société ».

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Votre technique à la gouache est proche des gouaches des couvertures des journaux d’époque. Est-ce intentionnel ?

H. Micol – J’ai beaucoup regardé de photos pour préparer la bande dessinée, puis Sylvain m’a fait découvrir la revue satirique L’Assiette au beurre et ses dessins magnifiques, loin de l’image, cliché, figée et proprette de la Belle Époque (je ne parle pas des Apaches et des quartiers pauvres). Les illustrations (presse, catalogues, publicités, etc.) de l’époque montrent que les gens n’avaient pas peur de la couleur, évidemment totalement absente des photos.

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Ainsi, pour essayer à ma façon, d’être dans l’époque, et pas dans une reconstitution « naphtaline », j’ai privilégié une forme de dynamisme dans mon dessin : des couleurs fortes, un trait enlevé, une vision toute personnelle de cette époque, que je connaissais très peu, mais à laquelle je me suis beaucoup attaché en farfouillant dans ces archives.

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Avez-vous fait beaucoup de recherches pour cet album ?

S. Venayre – Du point de vue du scénario, cela n’a pas été nécessaire. J’ai longtemps enseigné l’histoire de la presse française à l’université, notamment au côté d’un des grands spécialistes de la question, Dominique Kalifa. Je connaissais bien les travaux sur l’histoire des faits-divers. Simplement, pour raconter cet épisode sur une dizaine de journées, au plus près des événements, j’ai lu les exemplaires de la presse de l’époque, à commencer par ceux du Petit Parisien, entre le lundi 4 et le vendredi 15 février 1907 qu’il fallait « défendre la société ».

H. Micol – J’ai fait mes recherches, bien sûr, mais je ne suis pas non plus un historien-chercheur passant ses journées à écumer les bibliothèques et le net à la recherche de ce qui pourra donner une merveilleuse note en bas de page. J’aime bien faire des captures d’écran de films qui ont reconstitué l’époque ou encore des tableaux des peintres contemporains. Je ne suis pas un dessinateur scientifique, je cherche davantage à rendre l’impression de l’époque, sa vitalité, que sa réalité intrinsèque.

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On assiste à un réel changement dans la façon de procéder au métier de reporter (journalisme à l’américaine, interviews, sensationnalisme etc.). Parlez-nous de ce qu’il en reste aujourd’hui.

S. Venayre La presse française était alors la première presse du monde. À la veille de la Grande Guerre, on vendait sur l’ensemble du territoire plus de neuf millions d’exemplaires chaque jour !

Depuis une bonne quarantaine d’années, cette presse s’était considérablement transformée avec notamment :

  • L'invention du fait-divers moderne avec l’affaire Troppmann en 1870
  • Emergence des premiers personnages romanesques de reporters avec le Michel Strogoff de Jules Verne en 1876
  • L'apparition de l’interview avec Le Matin en 1884
  • La multiplication des scandales financiers (dont celui, célèbre, de Panama en 1892)
  • La mise au point des procédés de photogravure
  • De sévères critiques adressées aux grands patrons de presse soucieux de ne pas heurter les opinions politiques de leurs lecteurs (ce qui avait conduit la plupart d’entre eux à ne pas prendre position pendant l’affaire Dreyfus en 1896-1899), etc.
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Alors même que le reportage aurait pu être le moyen de dénoncer les injustices sociales (de « porter la plume dans la plaie », comme le dira plus tard Albert Londres), la presse paraissait manquer à son devoir d’animation du débat public. Ces débats sont à l’origine de ceux d’aujourd’hui : si les médias cherchent d’abord à gagne de l’argent (c’est le point de vue de Lachaise dans notre livre), que reste-t-il en effet de la mission civique du journalisme ?

Au-delà du changement dans le monde du journalisme, c’est une période de changement sociétal et politique (peine de mort, reconnaissance de l’infanticide, photographie, accès restreint aux morgues). Est-ce pour ça que vous avez choisi cette période ?

S. Venayre – C’est même pour cela que nous avons précisément choisi l’année 1907 ! Non seulement le débat sur l’abolition de la peine de mort connaît son apogée cette année-là, mais c’est également en 1907 qu’apparaît le premier reporter héros de roman (le Rouletabille de Gaston Leroux).

C’est en 1907 que Clemenceau créé les brigades régionales de police mobile (les fameuses « brigades du Tigre », dont un des personnages, dans la série télévisée, s’appelait justement Valentin). C’est en 1907 que le préfet de police Lépine interdit les visites des badauds à la Morgue de Paris, où les corps avaient été exposés aux yeux des passants tout au long du XIXe siècle, témoignant d’une mutation remarquable des sensibilités au macabre.

Surtout, le grand référendum organisé par Le Petit Parisien en 1907, pour ou contre la peine de mort, manifeste avec éclat le rôle politique néfaste que peuvent jouer les grands médias, dans le cadre d’un système démocratique. En cela, même s’il est un peu caricatural de le dire ainsi, l’année 1907 est aussi aux origines du sentiment d’insécurité moderne – c’est-à-dire de l’utilisation démagogique du sentiment d’insécurité. Lorsque les faits-divers criminels d’aujourd’hui sont instrumentalisés dans le débat public, on a tout intérêt à repenser à l’affaire de 1907.

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Certains personnages dénoncent le statut des femmes de l’époque. Est-ce une réalité historique ou un choix bienvenu de votre part ? Est-ce important pour vous ?

S. Venayre – Le discours misogyne est pour l’essentiel tenu par Armand, qui est médecin et ce n’est pas un hasard : depuis le XIXe siècle, les médecins ont en effet contribué à définir une différence radicale, parce que physiologique, entre les natures masculine et féminine.

Mais le tournant des XIXe et XXe siècles voit aussi émerger le mouvement féministe moderne, dont Marguerite est, jusqu’à un certain point, l’incarnation. C’est donc tout à fait une réalité historique, même si cette dénonciation était minoritaire à l’époque – et même si, aujourd’hui, certains ont encore du mal à l’entendre.

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Nous n’avons fait qu’une seule entorse à cette règle : le personnage de Léonie. Si beaucoup de femmes dessinaient dans les années 1900, la profession d’illustratrice de presse leur était fermée. La lui ouvrir dans notre livre (ou encore relever que le personnage de Bécassine, apparu dans les années 1900, avait été dessiné sans bouche par ses créateurs), c’est aussi une façon d’accompagner la reconnaissance actuelle des autrices dans l’histoire du dessin.

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H. Micol – N’étant pas le scénariste, je ne suis pas responsable du fond. Mais je peux apporter (humblement) ma pierre à l’édifice dans la forme. Par exemple, pendant que nos CSP + dînent goulûment en discutant du sujet.

J’ai décidé de ne pas rester sur les personnages de façon constante mais de me concentrer sur la domestique trimant aux fourneaux, avec le dialogue en off. Ça n’était pas dans le scénario. C’est une façon de glisser une discrète touche politique, toute personnelle.

Comment s’est déroulé votre rencontre ?

S. Venayre – Je connais Hugues depuis 2016 : il a participé à l’aventure de L’Histoire dessinée de la France (La Découverte/ La Revue dessinée), que je dirige et dont il a dessiné le tome 4, consacré aux temps mérovingiens. Je suis un grand admirateur de son travail. Quand mon scénario des Crieurs du crime a commencé à se préciser, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui envoyé le projet.

Pourquoi choisir la BD pour raconter cette histoire ?

S. Venayre – Et pourquoi pas ? Historien professionnel, je pense aussi qu’il n’y a pas de limite à ce que la bande dessinée peut faire. Il y a deux avantages à passer par elle pour raconter l’histoire. D’une part, nous pouvons toucher un public de lectrices et de lecteurs qui n’a pas l’habitude d’ouvrir de gros livres écrits par des universitaires. D’autre part, cela invite les universitaires à réfléchir autrement que dans le cadre de l’écriture académique.

En racontant en images et en ellipses (les deux grandes caractéristiques de la bande dessinée), on se pose les questions différemment. Comment rendre compte, par exemple, des écarts sociaux entre les quartiers de Paris ? Comment les camelots saisissaient-ils les passants en chantant dans les rues, comme dans le cas de La Complainte de la petite Marthe ? C’est une autre écriture. Or, on le sait bien : en changeant de style d’écriture, on change notre façon de montrer le monde – et donc, très certainement, notre façon de le comprendre.

H. Micol – La BD historique peut être un écueil : si on est trop didactique, si on multiplie les anachronismes, si on est ennuyeux, si on pontifie, si on politise trop, si on se prend trop au sérieux, etc.

Mais en tâchant d’éviter tout ça, eh bien, ça peut avoir du panache. Tout ce que je peux dire, c’est que je ne pensais pas que je m’amuserais autant à tenter de reconstruire, avec mes faibles moyens, le Paris d’il y a un siècle.

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