La Fabrique des Insurgées - Interview de Bruno Loth
Dans La Fabrique des Insurgées, Bruno Loth redonne vie à un pan méconnu de l’histoire ouvrière : celui des ovalistes, ces jeunes ouvrières lyonnaises qui osèrent défier l’injustice sociale. À travers une bande dessinée engagée et documentée, l’auteur explore les racines d’un combat collectif porté par des femmes. Il revient ici sur la genèse de cette œuvre et ses choix artistiques et historiques.
Les Sanctuaires raconté par Sébastien Pons
Est-ce que La Fabrique des Insurgées est tirée d'une histoire vraie ?
C'est un roman inscrit dans l'histoire, tous les faits sont réels. Il s'agit de la première grève d'ouvrières en France, malheureusement oubliée de nos jours. J'ai imaginé les personnages, notamment le groupe de femmes travaillant à la fabrique « Chez Bonnardel ». J'avais au départ très peu de documentation, aucune photo ou gravure sur ces femmes, mais je me suis inspiré d'une étude, le livre La grève des ovalistes de Claire Auzias et Annik Houel. Ce livre m'a plongé dans le contexte et le quotidien des entreprises Lyonnaises de la soie. Elles y décrivent le déroulement précis de cette grève de 1869, et cela a inspiré la trame historique du scénario.
Quelle est la proportion de documentation dans ce récit autant d'un point de vue scénaristique que graphique ?
Avant de commencer l'écriture proprement dite du scénario, il m'a fallu 3 années de réflexion et de recherches en archives et dans les différents musées à Lyon et en Ardèche. Le livre de Claire et Annick m'a servi de guide dans mes recherches mais j'avais forcément besoin de plus de détails, par exemple pour reproduire les gestes des ouvrières ovalistes ou les machines sur lesquelles elles œuvraient... Comment étaient-elles habillées, quelles étaient les coiffures de l'époque, la réponse je l'ai trouvée chez Manet, Degas ou Renoir... La photographie n'en est qu'à ses prémisses en 1869, les peintres impressionnistes ont donc été une source de documentation visuelle importante.
Vos BDs sont souvent très engagées ou ont une dose de BD reportage. Cela est important pour vous ?
Quand je trouve un sujet pour réaliser une nouvelle BD, c'est forcément une chose qui me tient à cœur, car réaliser une BD c'est envisager de passer plusieurs années de son temps à écrire et à dessiner. Il faut donc une motivation sans faille. Ma motivation, je la puise dans une certaine vision du monde que je tente de partager avec un lectorat. Mes sujets de prédilection sont inspirés par l'Histoire Sociale et surtout représentent des parties peu connues de celle-ci...
Je construis mes scénarios en me basant souvent sur des interviews ou des lectures, comme dans Dolores ou Mémoire d'un Ouvrier. Ici, la première grève de femmes ouvrières étant totalement méconnue du grand public, je trouvais cela injuste que ce déclenchement vers l'émancipation des femmes passe inaperçu en restant dans l'ombre de l'histoire du monde ouvrier... J'ai tenté d'y apporter quelques modestes éclairages.
On retrouve du Tardi dans ce récit. Partagez-vous son approche d'une histoire ?
Il est vrai que Tardi m'a influencé surtout au niveau du dessin. Pour moi, la BD de référence c'est Ici même que j'ai découvert dans la revue À suivre sortant de l'adolescence, elle m'a donnée envie de faire de la BD... Le scénario est de Forest... Puis il y a eu les Nestor Burma que j'ai dévorée... Le scénario est de Manchette... Alors peut-être qu'avec Tardi nous aimons les mêmes genres de récits ? Et sommes assez proches dans nos sujets de prédilection.
Si mes scénarios mettent les personnes au centre c'est parce que j'aime à raconter des histoires de vies, mais c'est un peu le principe de beaucoup de romans, me semble-t-il ? Bref, j'ai eu des influences et je n'en renie aucune... et celle de Tardi, c'est un compliment qui me va droit au cœur.