Fidji – Interview de Pierre-Denis Goux et Jean-Luc Cano
Fidji trouve son essence dans la puissance dramaturgique du duo. Duo de héros qui font avancer cette histoire tout aussi intense que poignante et duo d’auteurs mettant leur tripes dans l’exécution de cette bande dessinée à la construction scénaristique et graphique complexe et généreuse.
Pour la sortie de cette BD, nous avons posé quelques questions au dessinateur Pierre-Denis Goux et au scénariste Jean-Luc Cano.
Les bons albums sont aussi des questions de rencontres. Comment s’est passée la vôtre ?
Jean-Luc Cano : Tout a commencé au festival de Cluny. Valentin Sécher nous a présenté avec Pierre-Denis, et puis il y a eu une soirée, et beaucoup d’alcool, et beaucoup de blagues… et on a fini par se dire que ce serait marrant de trouver un projet à faire ensemble. De retour à Paris, je proposais rapidement à Pierre un premier script, mais le projet n’a finalement pas abouti malgré nos efforts. On aurait pu s’arrêter là, mais on avait vraiment envie de bosser tous les deux.
Du coup, je lui ai parlé de Fidji, cette histoire que je portais depuis si longtemps, et il a sauté sur l’occasion. De fil en aiguille, grâce à Audrey Dauphin, notre éditrice qui a cru elle-aussi en ce projet un peu fou, nous avons pu signer chez Delcourt et nous lancer dans cette histoire.
Pierre-Denis Goux : Très honnêtement, Jean-Luc a bien lissé l’histoire, mais, dans les faits, la réalité est officiellement censurée… Mais l’essentiel est là : ce n’est pas une rencontre professionnelle, c’est une rencontre de potes qui ont fini par avoir envie de bosser ensemble.
En matière de BD vous sortez tous les deux de votre zone de confort, avec ce roman graphique. Des ajustements ont-ils été nécessaires ? Une pression ? De nouvelles compétences ?
Jean-Luc Cano : Personnellement, mon plus grand défi n’a pas tant été au niveau de la technique ou des compétences, mais à un niveau plus personnel. Fidji est une histoire très importante pour moi, et j’ai dû apprendre à la partager. Accepter que Pierre se réapproprie les personnages, les scènes, les décors.
Lâcher à certains moments, et être assez honnête avec moi-même pour reconnaître que, parfois, le résultat – même s’il ne ressemblait pas tout à fait à ma vision initiale – fonctionnait parfaitement bien, voire dépassait mes attentes.
Pierre-Denis Goux : Oui à tout, au final ! Des ajustements, il y en a toujours, a fortiori quand c’est une nouvelle collaboration. On doit trouver ses marques, mais à ce niveau-là, le feeling de travail a été évident et fluide dès le départ.
Le plus gros changement, par rapport à ce que je faisais avant, a été la liberté de pagination, et donc de mise en scène, plus aérée, mieux rythmée, et bien moins compressée que sur un album classique. Mais aussi du coup, soumis à une grosse pression de rythme de travail pour palier la contrainte économique de cette catégorie de bande dessinée dite du « roman graphique ».
Jean-Luc, vous avez travaillé dans plein de milieux différents (audiovisuel, BD, Jeux vidéos) et avec beaucoup de gens (de Julien Blondel à Alain Damasio) qu’en avez-vous tiré et Fidji aurait été le même récit avant ces expériences?
Jean-Luc Cano : J’ai effectivement eu la chance de collaborer au fil des années avec d’excellents auteurs (dont certains font partis de mes meilleurs amis), et toutes ces expériences m’ont nourri à plein de niveaux différents. Julien Blondel et Olivier Peru m’ont énormément appris sur la technique de narration en bande dessinée. Aleksi Briclot est aussi une grande source d’inspiration et d’échanges quant à sa manière d’appréhender les univers imaginaires et la direction artistique dans sa globalité ; de même que j’adore travailler avec Antoine Maurel pour sa vision d’ensemble et sa technique de scénario. Pour Alain Damasio, c’est encore différent, car collaborer avec lui m’a surtout montré que nous avions deux manières totalement opposée d’aborder les histoires : il commence par façonner un univers pour ensuite y implanter des personnages qui vont le faire vivre, alors que je fais généralement l’inverse !
Dans chacun de mes projets, et notamment sur Fidji, j’essaie de mettre en pratique tout ce que j’apprends des autres. Je viens de l’audiovisuel, et mon écriture et ma technique se basent sur les codes du cinéma ou de la série. J’ai essayé de raconter Fidji en mélangeant ces codes à ceux de la bande dessinée. Pierre-Denis m’a beaucoup aidé aussi lorsque nous avons commencé les story-boards des scènes, notamment sur ce que peut raconter le hors champ et l’ellipse. Fidji est un mélange de toutes ces influences, c’est pour cela que j’ai l’impression que c’est un album un peu « à part ».
Cette histoire est écrite depuis plus de 15 ans pourquoi prend-t-elle, et c’est tant mieux, la forme d’une BD ?
Jean-Luc Cano : A la base, j’avais écrit Fidji comme un script de long métrage que j’étais censé réaliser. Mais le projet ne s’est jamais finalisé, et j’ai gardé cette histoire dans un tiroir. Mais je savais au fond de moi que cette histoire était bonne. C’est ma rencontre avec Pierre-Denis qui a tout déclenché. Je venais de trouver la personne avec qui je pouvais faire renaître ce projet. Il y a des histoires qui sont faites pour un médium unique. Fidji, au contraire, se prête aussi bien au format BD qu’à celui de long métrage.
Pierre-Denis Goux : Oui, et Fidji était aussi parfait pour ce format de one shot. On n’aurait pas pu le découper en diptyque par exemple. C’était la seule option à prendre.
La part de la musique a-t-elle uniquement du sens dans cette histoire ou dans votre travail en général ?
Jean-Luc Cano : La musique est extrêmement importante pour moi, à tous les niveaux. J’ai même bossé dans l’organisation et la production de concerts dans une autre vie, et j’aurais complètement pu continuer dans cette voie si je n’avais pas eu la prétention de vouloir écrire ! Quand j’écris, en revanche, je le fais autant que possible dans le silence le plus complet, pour ne pas gaspiller de l’énergie à me couper du monde qui m’entoure. Dans l’audiovisuel, la musique sert souvent à « teinter » les scènes d’une certaine ambiance. C’est pour cela que je voulais apporter cette playlist à Fidji, afin que le lecteur puisse encore plus s’immerger dans l’histoire. Si un jour Fidji doit redevenir un long-métrage, vous avez déjà une bonne idée de la bande originale !
Pierre-Denis Goux : La musique, c’est très variable de mon coté, quand je travaille. Cela dépend des phases. Quand je fais les storyboards, c’est silence complet aussi, c’est la phase de réflexion maximum sur un album, j’ai besoin de n’être qu’à çà à 100 % Quand je crayonne, c’est gros volume et bon rock, et je m’aperçois souvent que les coups de crayons se calent sur le rythme, nerveux. A l’encrage, plus soft, parce que plus de précision.