Salomé – Interview avec Alice Bienassis
Alice Bienassis nous raconte ici l’histoire de Salomé, une bande dessinée poignante et importante.
Salomé raconté par Alice Bienassis
C'est un exercice difficile que de se faire la parole de quelqu'un. Quelle est la part de documentation dans ce travail ?
Alice Bienassis : C’est moins un travail de documentation qu’un compagnonnage de longue durée avec une histoire qui ne m’appartenait pas. Je me suis approchée de cette parole avec une méthode très ancrée dans le réel, presque comme du journalisme Gonzo avec ce que cela implique d’incertitudes.
La relation de confiance avec la famille de Salomé a été fondatrice ! Elle ne va pas de soi, elle se construit lentement, avec la conscience permanente que leur refus aurait été légitime et que leur accord engage une responsabilité immense.
Pendant près de 3 ans, j’ai avancé dans un paysage incomplet. Le procès n’avait pas encore eu lieu, certaines informations restaient inaccessibles, ce qui m’a obligée à écrire en suspens, à déplacer sans cesse le récit, à accepter de ne pas tout savoir tout de suite.
Assister aux audiences a profondément re-configuré le livre. La réalité judiciaire, dans sa durée et sa brutalité a imposé des corrections, des réécritures et parfois des remises en question très concrètes de pages déjà construites (Et oui, c'est pour ça que j'ai mis 5 ans à finir la BD).
Ce travail s’inscrit aussi dans un contexte mouvant. En France, la reconnaissance des violences faites aux femmes progresse, mais reste traversée de retards et de contradictions. Les dispositifs d’accompagnement se structurent puis la parole des victimes circule davantage et pourtant les féminicides continuent à rythmer l’actualité, rappelant l’écart entre les avancées législatives et leur application réelle. Cela m’a obligée à vérifier, actualiser, nuancer sans cesse ce que je racontais, pour ne pas figer une réalité qui, malheureusement, évolue autant dans ses formes que dans les réponses qu’on tente d’y apporter.
Au fond, cette documentation est indissociable d’un engagement. Elle demande du temps, de l’écoute, et une capacité à se laisser transformer par ce que l’on recueille. C’est un travail parfois éprouvant, mais nécessaire pour tenter de restituer une parole avec justesse, sans jamais prétendre la posséder.
Qu'est-ce que le média BD a de plus pour ce genre de témoignage ?
Alice Bienassis : Si j’étais réalisatrice, j’aurais fait un film. Mais dessiner, écrire, c’est une manière de reprendre la main sur le réel, de le découper. La bande dessinée permet une forme de pudeur que la caméra arrache parfois. Elle protège autant qu’elle expose.
Il y a aussi cette contrainte éthique. On ne manipule pas des corps réels. On fabrique une distance et dans cette distance il y a du respect.
Et puis la BD oblige à un travail de condensation. On ne peut pas tout dire, sinon on écrit une thèse, un livre de 500 pages écrit en corps 10. Faut choisir et faire tenir la complexité dans quelques cases. Rendre lisible sans simplifier. Faire un récit qui informe sans assommer. Parce que les violences faites aux femmes, on les connaît déjà trop bien pour qu’en plus le récit devienne illisible.
On sent chez toi une urgence à faire exister ce livre, presque un devoir personnel. D'où ça vient ?
Alice Bienassis : Elle vient de la fatigue et de la colère. Aujourd’hui, on dispose de chiffres, de rapports, d’alertes constantes. Les féminicides ne sont plus invisibles, ils sont documentés, nommés, comptés. Et pourtant, la réponse institutionnelle reste en décalage. Les associations font un travail vital, souvent avec des moyens précaires, pendant que les politiques publiques peinent à suivre l’ampleur du problème. On parle de “grande cause”, mais sur le terrain, les dispositifs restent insuffisants, saturés, parfois inaccessibles.
Alors oui, il y a une forme d’urgence. Parce que tout est déjà là. Les constats, les solutions, les outils. Ce qui manque, ce n’est pas la connaissance, c’est la volonté de transformer réellement les choses. À mon endroit, faire cette BD, c’est une manière de refuser le silence. Pas parce que je pense que ça va tout changer, mais parce que ne rien faire serait pire. C’est une prise de parole parmi d’autres, une tentative de maintenir la pression, de continuer à dire que ça ne va pas, que ça ne suffit pas.
Ce livre tu le portes en toi depuis des années. Tu en sors plus forte, plus dépitée, pleine d'espoir, plus inquiète ?
Alice Bienassis : Ce sujet est déjà écrasant. J’ai voulu un livre qui transmette quelque chose qui circule, qui réveille, qui relie. Peut-être même une forme de force. Il y a une contradiction que je porte. D’un côté, les avancées existent. La parole s’est libérée, les mobilisations sont massives, les termes sont là, les réalités sont nommées. De l’autre, les violences persistent, les féminicides continuent, et les réponses restent en dessous de ce qui serait nécessaire.
Donc je ne sors ni apaisée ni désespérée. Je sors avec cette question qui insiste. Combien de temps encore va-t-on considérer que cette situation est tolérable ?
Quel sera ton prochain projet ?
Alice Bienassis : J’ai envie d’ouvrir d’autres espaces. Peut-être plus lumineux, mais pas dépolitisés. La douceur peut être un geste radical aussi. Je continue à penser le dessin comme un endroit où le monde peut être interrogé, déplacé.
Donc il y aura encore du politique, forcément. Mais peut-être autrement. Avec d’autres rythmes. Parce que raconter la violence est nécessaire. Mais raconter ce qui permet de tenir, de vivre, de désirer malgré tout, ça l’est tout autant.