Sorciers et Bourbiers - Interview avec Alex Chauvel
Nous vous proposons de découvrir les coulisses de sa création, entre inspirations personnelles et processus de travail.
Sorciers et Bourbiers raconté par Alex Chauvel
Tu as un pied dans la BD indépendante et un pied dans la BD mainstream. Pourquoi cette histoire est chez Delcourt ?
Alex Chauvel : J‘ai plus qu‘un pied dans la BD indépendante, j‘y ai carrément monté une maison d‘édition avec plusieurs camarades d‘études : les éditions polystyrène ! Nous avons la particularité de ne faire que des livres-objets à manipuler. J‘y ai donc appris l‘importance d‘une ligne éditoriale cohérente, qui est la colonne vertébrale de toute maison d‘édition. Ainsi, quand je réalise un livre, je sais qu‘il ne peut aller indifféremment dans telle ou telle maison, il est important de cerner ce qu‘on veut. Il se trouve que le Colosse rouge était compatible avec la ligne de Delcourt, ce qui n‘aurait pas été le cas avec Polystyrène ou les quelques autres maisons d‘édition indépendantes avec lesquelles je travaille.
Dans le cahier graphique de l'album tu parles de "Star Wars" et des armes à l'image des héros. Tu peux développer ?
Il se trouve que j‘aime le récit de genre parce qu‘il a des règles très claires avec lesquelles on peut jouer. On a tendance à oublier que Star Wars était, à l‘origine, un simple récit de genre, écrit dans un monde où il n‘était pas garanti que ce film rencontre le succès qu‘il a eu. Lucas ne s‘est jamais caché d‘être un énorme fan de Kurosawa. Ainsi, une histoire de samouraï peut donner naissance à une histoire de Jedi, parce que Lucas, comme n‘importe quel raconteur d‘histoire, quel que soit son talent ou son succès, ne peut pas s‘empêcher de se réapproprier les narrations qu‘il consomme. De la même manière, une histoire de Jedi peut donner naissance à une histoire de chevalier errant et de sorcière. Et j‘espère très fort que cette histoire donnera naissance à quelque chose d‘autre, dans l‘esprit de quelqu‘un d‘autre.
C‘est un processus naturel et, je pense, facilité par la question des genres que j‘évoquais plus haut.
Un jeune auteur m‘a dit une fois qu‘il avait arrêté la BD, parce qu‘il ne parvenait pas à obtenir le résultat qu‘il souhaitait, que ce n‘était pas parfait. Ensuite, il a lu mon livre Todd le géant s‘est fait voler son slip, qui est tout sauf un livre parfait, et il s‘est remis à la BD.
Je ne demande pas plus que de faire passer à d’autres cette énergie qui m‘a été donnée lorsque j‘ai lu ou vu des oeuvres qui m‘ont moi-même construit quand j‘étais gamin.
Tu es un auteur complet pourtant pour ce récit tu t'es entouré d'artistes (et pas des moindres). Pourquoi ?
De la même manière qu‘il faut garder en tête que chaque maison d‘édition à sa ligne éditoriale, il est bon de ne jamais oublier qu‘un.e dessinateur.ice ne peut pas dessiner n’importe quelle histoire.
J‘ai un rapport spécial au dessin, qui me rapproche de gens comme Christopher Hittinger ou Olivier Philipponneau. Un rapport que je qualifierais de graphique ou d‘iconique.
Mais j‘ai des histoires en tête qui requièrent des rapports différents au dessin : cinématographique, plastique ou cinétique… Dans le premier cas, c‘est une histoire qui doit être dessinée par mon camarade Ludovic Rio (avec qui nous avons réalisé les Murailles invisibles).
Dans le deuxième, par Guillaume Trouillard (Les Quatre détours de Song Jiang) ou par Rémi Farnos (Thomas et Manon).
Et dans le troisième, par Léa German, qui maîtrise le mouvement et le déplacement des masses de chair comme peu d‘autres !
Léa souhaitait depuis longtemps travailler avec Kathrine, la coloriste, et moi je ne suis pas un scénariste qui aime tout contrôler donc je trouve super que les dessinateur.ices se mettent à l‘aise pour travailler sur mes histoires.
Et voilà !
On retrouve l'esprit Donjon de Sfar & Trondheim. De la légèreté qui n'empêche pas un propos sérieux. C'est une de tes références ?
Coeur de Canard, le premier Donjon Zénith, est l‘une des cinq BD les plus importantes de ma vie. Ce n‘est pas que je le relise à chaque noël, mais c‘est un livre qui m‘a été mis dans les mains à une période déterminante de mon parcours, et qui a décidé de beaucoup de choses. J‘en avais même parlé dans une interview sur ActuaBD, c‘est dire ! Il y a des rencontres ratées ou remises à plus tard, mais Donjon a été une très belle rencontre, qui m‘a mis sur le chemin des indépendants, puisque c‘est par Donjon que j‘ai découvert la collection Poisson pilote puis l‘Association (et notamment la revue l‘Éprouvette) et enfin tous les indépendants moins médiatisés. Dans ce monde très méconnu, mais extrêmement vivant, je me suis construit en tant qu‘auteur. Et je trouve ça chouette (et un peu émouvant) de faire le chemin inverse aujourd‘hui, et qu‘Yvain et Gaillardine figurent au même catalogue que Marvin et Herbert.
Quel est ton prochain projet ?
Je travaille toujours sur plusieurs livres en parallèle pour maintenir un taux acceptable de chaos et de bordel, nécessaires à la création… Mais en l‘occurrence, j‘ai écrit une histoire en one-shot pour Ludovic Rio, qui traite d‘une communauté humaine perdue dans une dimension parallèle et qui ne retrouvera jamais le chemin de la Terre. Cela sortira chez Delcourt quand Ludovic aura fini de dessiner…probablement en 2028.
Et sinon, je fais des choses chez les indépendants. Un gros pavé sur mon rapport au personnage de Conan le Cimmérien, chez The Hoochie Coochie, un livre très difficile à faire…
Je viens de terminer une BD numérique pour la Collection RVB, où je ne me suis mis aucune limite narrative… Et quand je trouverai le temps, je me pencherai sur un petit projet de BD sur Rubik‘s Cube (ça, c‘est mon côté oubapien).
Tu vis en Allemagne. Est-ce que tu y as découvert dans la BD une approche singulière, une particularité intéressante, des auteurs ou autrices inspirantes ?
Oui, il y a plusieurs travaux que je suis de près. Déjà, il y a eu ma professeur Anke Feuchtenberger, à l‘université de Hambourg, où j‘ai fait mon Erasmus. Nous avons un rapport au dessin diamétralement opposé mais c‘est justement ce que je trouve fascinant. Et d‘autres auteurs m‘intéressent beaucoup : Mawil, Jens Harder, Henning Wagenbreth… j‘aurais du mal à les faire rentrer dans une catégorie précise, mais ils ont chacun leur propre monde graphique, et c’est cette singularité, cette cohérence, qui me plaît toujours.
Par ailleurs, je ne rate jamais une publication de Thomas Wellman, dont le dessin déborde d‘énergie, un peu à la manière de Léa. Mes fils sont également de grands fans !