L'odyssée d'Hakim - Interview avec Fabien Toulmé

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L’odyssée d’Hakim – Entretien avec Fabien Toulmé

Fabien Toulmé, l’auteur remarqué de Ce n’est pas toi que j’attendais et des Deux vies de Baudoin, répond aux questions de son éditeur Yannick Lejeune à l'occasion de la fin de sa dernière BD L'Odyssée d'Hakim.

 

Les motivations du projet

 

Yannick Lejeune : À l’origine de ce projet, il y a une volonté d’utiliser la bande dessinée comme outil de sensibilisation à la crise des migrants. Tu voulais initialement apporter ta pierre à l’édifice en y consacrant un article dans un magazine, quel a été l’événement déclencheur qui t’a poussé à concevoir un album complet ?

Fabien Toulmé : Tout est parti du drame de la Germanwings, en 2015, quand un pilote d’avion a jeté son appareil, et tous ses passagers, contre une montagne des Alpes, pour se suicider. J’ai été très touché par cet « accident », j’ai imaginé l’horreur des personnes, à bord, je me suis senti proche d’eux. Je pouvais m’identifier à ces gens qui me ressemblaient. C’était d’autant plus fort que j’ai peur de l’avion. Dans les jours qui ont suivi, les journaux télévisés ont couvert l’événement en détail. On a tout su des 150 victimes à bord. Ils sont devenus familiers.

Mais le vrai choc, ça a été de me rendre compte que dans le même temps et de manière lapidaire, les médias égrenaient des centaines de morts en Méditerranée sans raconter, vraiment, qui étaient ces gens. Ce déséquilibre m’a interpelé avant de devenir un vrai sujet de malaise et d’interrogation.

 

Dans les écoles de journalisme, on appelle ça la loi du mort-kilomètre : plus un événement nous semble distant, moins il éveille notre attention…

C’est tout à fait ça ! J’aurais pu me trouver dans l’avion, plus difficilement sur un canot gonflable, fuyant la misère ou un pays en guerre, et ça changeait l’attention que je portais à des destins humains. Cela a été mon point de départ : j’avais envie de réduire cette différence et pour cela de rencontrer un réfugié qui pourrait me raconter son histoire. J’avais besoin de me rapprocher du sujet, de le comprendre et puis de pouvoir le transmettre, à mon tour.

 

Ce projet devait être un roman graphique en un tome, il se termine en trilogie de près de 900 pages, que s’est-il passé ?

Au moment même où les Éditions Delcourt ont donné leur feu vert, nous savions tous que je serais dépendant de ce qu’Hakim allait me raconter. Je voulais témoigner, à hauteur d’homme, de l’enchaînement des évènements qui l’avaient conduit à prendre la décision de quitter son pays puis de rejoindre la France.

 

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Le parcours d'Hakim

 

Dans le premier tome, on découvre un Hakim moderne qui avait tout pour être heureux, une famille aimante, des amis, son propre appartement, sa propre entreprise. Le Syrien d’avant la guerre est plus proche de nous qu’on ne l’imagine…

Là encore, c’est un peu plus complexe. Le début de cette trilogie raconte l’histoire d’un homme heureux dans un pays qu’il aime même s’il n’est pas toujours facile d’y vivre. Hakim aimait la Syrie et n’imaginait jamais avoir à la quitter. La grande différence entre le confort du départ, que l’on peut rapprocher du nôtre sur différents aspects, et le pays qu’Hakim a quitté, c’est que tout a basculé avec cette vague du Printemps arabe qui a touché son pays et généré une réaction violente du régime au pouvoir.

 

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Lorsqu’Hakim est poussé hors de son pays par la guerre civile, il part dans l’espoir d’y revenir une fois les événements passés. Et sa précarisation se fait lentement…

La BD est l’un des rares médiums qui permette de prendre le temps de raconter les choses, alors j’ai profité de ce luxe pour éviter la caricature. L’idée était de m’extraire des raccourcis que l’on peut apercevoir dans certains médias : la lente chute d’Hakim correspond à un enchaînement d’évènements, un peu comme des dominos, et il m’a paru nécessaire de tout raconter pour tout comprendre.

 

 

Le troisième tome est une sorte de course, Hakim doit traverser l’Europe sans se faire prendre au risque de se retrouver dans de véritables camps d’internement. Comment as-tu abordé cette question, la violence et de la xénophobie à nos portes ?

De la façon la plus simple et la plus factuelle possible : je me suis laissé porter par le récit d’Hakim en essayant de me glisser dans sa peau. L’objectif du projet était de raconter son histoire, son vécu, pas de dresser un tableau global de la situation des réfugiés. Cela n’est d’ailleurs pas forcément, représentatif de ce qu’ont vécu les autres : les expériences varient beaucoup en fonction de la période de migration ou du pays traversé. Quand Hakim a rencontré le racisme ou la xénophobie, j’ai voulu rester au plus près des faits tout en essayant de transmettre les émotions dont lui me faisait part.

 

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Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans cette dernière partie du récit ?

Chaque étape, prise de façon individuelle, est déjà très forte et doit être très dure à vivre, mais ce qui m’a le plus marqué c’est justement l’enchaînement, sans répit, de toutes ces étapes. Comment Hakim, avec un enfant qui savait à peine marcher, a-t-il pu endurer tout ce voyage en ne dormant quasiment jamais et dans des conditions très rudes ? J’avoue que je suis admiratif de sa force et de son courage.

 

Malgré la difficulté, malgré le drame, Hakim croise parfois des mains tendues, des gens à l’humanisme inspirant. Et de manière générale, dans toutes les histoires dramatiques que tu écris, on aperçoit toujours une lueur d’espoir chez certains personnages… Quel est ton regard sur nos contemporains ?

Disons que je ressens deux choses qui sont peut-être antinomiques : d’une part, je ne suis pas très optimiste sur l’humanité de façon globale. Il y a quand même beaucoup d’indicateurs qui montrent qu’on ne va pas vraiment dans la bonne direction que ce soit en terme économique, environnemental, d’ouverture aux autres, etc.

D’autre part, je crois beaucoup en la valeur de l’humain, en la capacité intrinsèque de chacun d’être bienveillant, de donner de l’amour… C’est l’effet de groupe qui me questionne. Quand les humains se regroupent, ils deviennent un peu médiocres. Il faut croire que Brassens avait raison quand il chantait : « Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on est plus de quatre, on est une bande de cons. »

 

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Que voudrais-tu que le lecteur garde comme information ? Comme émotion ?

Je voudrais qu’il s’intéresse à l’autre, pas forcément à Hakim ou même à un réfugié. Mais qu’il ait déjà envie de discuter avec son voisin, ce serait bien. Quand on connaît quelqu’un, c’est quand même plus facile de le comprendre et de bien s’entendre. Ce que je dis est peut-être un peu bateau, mais la méconnaissance génère souvent des malentendus, de la peur, de la colère...

 

 

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