Qu'est-ce qui est à l'origine de l'histoire des Sentinelles ?

J'avais eu à un moment donné l'opportunité d'écrire une histoire de super-héros pour Marvel Comics, une histoire d'Iron Man, et j'avais pensé la situer en France en 1917. Pour des raisons éditoriales, le projet n'a fi nalement pas pu se faire, et même si j'ai été déçu dans un premier temps, ça m'a permis de comprendre que je pouvais peut-être faire un super-héros qui serait le mien et sur lequel j'aurais toute liberté. À partir de là, il fallait que je me pose un certain nombre de questions, la première étant bien sûr : à quelle époque mettre en scène un super-héros français ? Je me suis dit qu'il fallait situer cette histoire à une époque où la France a encore de grands rêves, une période où on croit encore dans notre pays en une forme de grandeur, à un certain nombre de valeurs un peu utopiques, de réalités qui nous dépasseraient. Cette époque se termine pour moi en 1918, et donc la dernière époque où je pouvais faire ce super-héros, c'était 14-18. J'avais aussi envie de me différencier par rapport aux super-héros américains en faisant des personnages plus à l'image des Européens, c'est-à-dire beaucoup plus dans le questionnement, le doute, pas forcément convaincus de leur bon droit, et conscients que la réalité est beaucoup plus complexe qu'un combat entre les good guys et les bad guys. Et puis, en termes d'intrigue, le contexte de la guerre, sur lequel je me suis documenté de façon précise, est typiquement celui où, a priori, un seul homme ne peut pas tout changer, même s'il a des superpouvoirs... et on va voir à travers Les Sentinelles que ça va être possible !



C'est ton éditrice qui t'a proposé le dessinateur argentin Enrique Breccia pour dessiner cette histoire. Qu'est-ce qui t'a séduit dans son travail ?

C'est un travail très expressif, un travail d'auteur, qui est tout sauf neutre : Enrique est quelqu'un qui fait les choses à fond, presque de façon extrême, et c'est ce qui m'intéressait. Il a un trait qui a aussi une touche classique dans le bon sens du terme, et ça m'amusait de prendre un concept très moderne, une narration qui utilise textes off, mélanges de photos, découpage très serré, et de mettre tout ça en contraste avec un dessin et une approche graphique plus classiques. J'avais envie de jouer sur ce mélange entre plus jeune et moins jeune, qui se retrouve aussi dans nos âges à tous les deux ! De jouer sur le contraste qui apparaîtrait en amenant une modernité dans un style qui paraît ancien au premier abord.

Comment défi nirais-tu le sujet des Sentinelles ?

C'est une histoire qui commence par le rêve que quelques hommes puissent changer la destinée de millions d'autres. Est-ce que Taillefer, Djibouti, et puis bientôt Pégase, qui est présenté à la fi n du tome 2, vont pouvoir changer le destin de millions de Français et d'Allemands ? Le deuxième thème, qui tourne beaucoup autour de Gabriel Féraud, c'est celui d'un homme qui aimerait pouvoir vivre selon ses principes et ses convictions, dans l'honneur et une forme de sagesse et d'intelligence, mais qui est littéralement happé par la folie des hommes et du monde : cette folie le mutile, et va l'obliger à s'impliquer plus qu'il ne le voudrait. C'est ça qui m'intéresse : l'histoire d'un homme qui est victime d'un destin tragique, qui va apprendre qu'on ne peut pas vivre en-dehors du monde, parce que le monde vous rattrape. Je crois que c'est un peu notre problème à tous : on essaie de faire les choses au mieux, et puis un jour, la maladie d'un de nos proches, une crise économique globale, quand ce n'est pas une guerre ou une épidémie, nous tombent dessus ! Là, c'est à nous de voir si on refuse l'épreuve, ou si on l'affronte, et comment... C'est précisément la question posée par le tome 2 : comment affronter l'épreuve ? Et la réponse, ça n'est pas forcément avoir les biscotos, les plus grosses armes, mais continuer à donner l'exemple, rester non pas droit dans ses bottes, mais droit dans ses valeurs.


Tes personnages sont cependant en partie à l'origine des ennuis qui leur tombent dessus : il y a ce côté boîte de Pandore qu'on retrouve souvent dans ton travail ... On pense aussi au Golem, à Frankenstein : quelqu'un façonne une créature qui va lui échapper.

Bien sûr, la recréation d'un homme dans un laboratoire, avec une esthétique très gothique, fait penser à Frankenstein : il y a une volonté évidente d'aller vers cet univers – mais on parle là d'esthétique, d'imaginaire. Et effectivement, les personnages ont le destin que leurs défauts façonnent : c'est la violence que Djibouti ne peut pas s'empêcher de créer, c'est une forme de refus de la réalité qu'a Gabriel Féraud... Tous ces gens-là sont d'abord victimes d'eux-mêmes, ce qui est finalement un thème assez différent de Frankenstein.

Dans le tome 2, Taillefer sera mis pour la première fois à l'épreuve, sur le champ de bataille. Quelle est la place de ce tome 2 dans l'histoire ?

Je pense que les deux premiers albums forment un premier cycle. Le tome 1 nous permettait de comprendre ce qui allait amener à la création de Taillefer et ce qu'allait être ce personnage ; le tome 2 le montre en action, et le met face à sa contradiction principale : cet homme est le fer de lance de l'armée française, et en même temps c'est un pacifi ste ! On va voir ce que donne ce mélange détonant, et surtout, on va enfi n voir concrètement ce que donne un super-héros dans la Première Guerre mondiale : est-ce que ça fonctionne ? Et la réponse sera : oui, ça fonctionne, mais absolument pas comme on s'y était attendu !

Il y a dans le premier tome un jeu sur des archétypes : le savant fou, le scientifique idéaliste, le militaire mégalo... Par contraste, dans le tome 2, les personnages, à l'épreuve du feu, semblent s'humaniser, dans l'atmosphère de camaraderie qui se crée parmi les soldats.

C'est vrai que les personnages principaux sont assez archétypaux (ou parfois antiarchétypaux), et l'intérêt dans le tome 2, c'est que ces personnages dotés d'une force et de pouvoirs extraordinaires, ces gens hors du commun, vont partir en mission avec une section composée de gens normaux. C'est aussi ce contraste qui m'intéresse : montrer comment ces gens normaux appréhendent la guerre, ce destin fatal qui leur tombe dessus, et comment Djibouti et Taillefer vont appréhender ce même destin incroyable.

Il y a une dynamique de groupe très forte dans le deuxième tome, avec cet ensemble de soldats qui se retrouvent dans la même galère. Comment est-ce qu'on écrit un scénario de groupe ? On retrouve souvent cette confi guration dans ton travail.

C'est vrai que j'aime bien les groupes, ayant eu une fascination de jeunesse pour les X-Men écrits par Chris Claremont ! Maintenant, avec le temps, je pense que j'en écrirai de moins en moins, parce que plus on a de personnages, moins on a de temps à consacrer à chacun. C'est la grande diffi culté d'une écriture de groupe, en bande dessinée particulièrement. Pour moi, l'intérêt d'un groupe, c'est que chaque personnage représente des pôles d'opinion, d'appréhension de la réalité, de comportement différents, qui nous permettent d'appréhender globalement une situation : la même situation sera vue sous un angle différent par le joyeux, le grognon, l'égoïste, le travailleur, le sage... Comme si on avait droit à plusieurs caméras pour fi lmer la même scène. Une autre possibilité est de traiter le groupe comme un ensemble, comme un personnage unique ; mais ici, dans la section, il y a des gens qui vont avoir une opinion différente, et ces opinions vont évoluer au cours de l'intrigue. Un personnage comme Malval, par exemple : c'est un type bien, qui a connu Djibouti avant cette histoire, quand il était à la Légion étrangère. Au départ, il est simplement content de revoir son ami, et lui fait confi ance. Et c'est justement parce qu'il est le plus proche de Djibouti, qu'il va pouvoir lui faire remarquer qu'il ne tient aucun compte des conséquences de ses actes et de sa violence, qu'il a tendance à vouloir faire un peu trop le malin sans se préoccuper des autres. Ensuite dans la section, il y a des gens tout à fait sensés, qui n'ont pas du tout envie de faire la guerre, qui veulent rentrer chez eux et sont prêts à tout pour y arriver, quittes à saboter leur propre matériel ! Je me sens fi nalement assez proche d'eux, parce que si je me retrouvais dans une boucherie pareille et qu'on m'envoyait dans une mission dont je pense pertinemment qu'elle ne changera rien, je me vois mal y aller – mourir pour rien et laisser une veuve et des orphelins derrière...

Dans cette histoire de soldats, on se retrouve fatalement dans une ambiance très masculine : les personnages féminins sont encore à l'écart de l'action – Madame Féraud en particulier, qui est une sorte de Pénélope...

C'est Pénélope, tout à fait, sauf que Pénélope ne sait pas si Ulysse va rentrer, alors que Mme Féraud a reçu l'assurance que son mari était mort. Gabriel Féraud affronte plusieurs dilemmes très diffi ciles : il a une femme et un enfant qui le croient mort – jusqu'à quand pourra-t-il supporter de les laisser dans le mensonge ? Sachant d'un autre côté qu'aller leur dire qu'il est vivant serait les mettre en danger : moins ils en sauront sur ce qui lui arrive, plus ils seront protégés... De même, ce qui est très compliqué à gérer pour lui en tant qu'offi cier pendant sa mission, c'est de devoir pousser un groupe à faire des choses que lui-même réprouve. Bien entendu, au cours de l'album, on va voir comment les choses évoluent et comment il va se rendre compte de l'importance, relative mais réelle, de sa mission...

Propos recueillis par Arnaud Claes.



Xavier Dorison - Biographie

Xavier Dorison nait en 1972. Après trois ans en école de commerce, où il monte le Festival BD des Grandes Ecoles, il travaille chez Barclays Corp. Il débute la série Le Troisième Testament en 1997 chez Glénat, avec le dessinateur Alex Alice, et connaît son premier succès. En 2000, il publie une série fantastique, Prophet, aux Humanoïdes associés avec Mathieu Lauffray. En 2003, il co-écrit WEST avec Fabien Nury chez Dargaud, et signe avec ce même complice en 2006 le scénario du film Les Brigades du Tigre. En 2007, il entame une nouvelle série, Long John Silver pour Dargaud. Ses albums sont marqués par les livres de Stephen King, Michael Crichton et Jean Van Hamme.