Dans un Paris inquiétant, Serge Lehman fait naître un super-héros français dans la plus pure tradition des archétypes du comics outre-Atlantique. L’originalité de l’histoire proposée dans Masqué conjugue finement les codes classiques du genre, et des préoccupations politiques et psychologiques assurément contemporaines. Diplômé en Histoire des Sciences et auteur largement reconnu de romans de science-fiction, Serge Lehman aborde sa nouvelle série à la manière d’un anthropologue décrivant un monde finalement pas si éloigné du nôtre… passionnant et troublant.
Si vous deviez résumer ce premier album, que diriez-vous ?

Serge Lehman : Je ne le détacherais pas de l'ensemble de la tétralogie. Le propos global, c'est le retour des super-héros à Paris. J'insiste d'ailleurs sur ce thème - le retour - car à mon sens, les super-héros sont chez eux dans la capitale. Ils en ont été chassés par l'Histoire depuis plus d'un demi-siècle, au moment de la Seconde Guerre mondiale, pour des raisons complexes. Mais leur retour est souhaité et, dans Masqué, il s'effectue sous un double signe : une science d'origine inconnue, mystérieuse, qui crée des "Anomalies" quasi vivantes ; et l'imaginaire de la ville dans ce qu'elle a de plus primitif, de plus ancien et de plus obscur.
Deux histoires principales se développent, l'une humaine et l'autre purement technologique...

Dans les histoires de science-fiction, spécialement celles qui mettent en scène des super-héros, les sciences fournissent les procédures - j'allais dire les rituels - qui permettent de passer de l'Homme au Surhomme. Elles sont comme un miroir qui renvoie à la culture ambiante l'image de ses croyances inconscientes, de ses fantasmes. Dans les années 30, le radium était constamment utilisé comme "matière-miracle", sans aucune justification rationnelle. Pendant la Guerre Froide, c'était l'uranium. Pour Masqué, toute la question était de découvrir un contexte capable d'emporter l'adhésion du lecteur, de lui faire admettre les métamorphoses à venir. Mais nous souhaitions aussi que ce contexte ait une qualité spécifiquement parisienne, qu'il implique la géographie et l'histoire de la ville. Le point de jonction, ce sont les "Anomalies", ces fruits d'une technologie incompréhensible qui ressemble beaucoup à de la magie. Les Anomalies sont là pour montrer que la ville est animée par une activité étrange, à mi-chemin entre le mécanique et l'organique. On pourrait presque dire que c'est de la "mythologie-fiction". Ce thème sera développé dans les albums suivants, en essayant de rester sur la ligne de crête entre science et culture.
Pourquoi avoir choisi pour cette histoire un découpage scénaristique et visuel à la frontière du comics et de la bande dessinée franco-belge ?

C'est le cahier des charges que nous nous sommes donné à nous-mêmes. Avec Guy Delcourt, David Chauvel et Stéphane Créty, nous avons décidé de nous inscrire dans le format éditorial franco-belge sans pour autant renoncer à créer une signature visuelle proche des comics. C'est un pari esthétique, une façon d'aborder le thème du super-héros français par métissage entre l'approche américaine et la tradition européenne. J'ignore comment cela s'est produit précisément, mais l'hybridation s'est faite au fur et à mesure, dans les solutions graphiques proposées par Stéphane, les réglages successifs de mise en page et le rythme que nous souhaitions imprimer à la narration.

Ce premier opus révèle une pléthore de personnages, y-en-a-t-il un qui vous touche plus particulièrement ?

Braffort, le héros de l'histoire, me plaît beaucoup. C'est un soldat perdu, ce que j'ai toujours trouvé terriblement romanesque, et je sais de quelles contradictions il est porteur, je sais comment il va les exprimer dans les albums à venir. Sur ce premier tome, il fait son galop d'essai mais après, ça va chauffer. Sinon, j'aime le Préfet Beauregard mais c'est normal : les personnages ambigus sont toujours les plus intéressants.

Et votre super-héros, que va-t-il être finalement ?

Je préfère ne rien dire de ses pouvoirs pour l'instant. Disons que sa signature personnelle va être une double tension, intérieure et extérieure. Intérieure parce que, comme je le disais tout à l'heure, Braffort va devoir dénouer un certain nombre de contradictions personnelles pour assumer son destin de surhomme. Extérieure, à cause de son implication dans les jeux politiques de Paris-Métropole. Braffort est un soldat, il est habitué à obéir sans poser de question... Mais comment réagir quand on découvre qu'on est - peut-être - un pion dans une stratégie cynique, le bras armé d'un monstre ? Qu'on risque de devenir soi-même un monstre alors que tout ce qu'on souhaite, c'est servir une grande cause ? Et quand ce désir de grandeur se combine avec des pouvoirs exceptionnels, comment éviter la dérive autoritaire, l'injustice ? L'aspiration à la surhumanité est-elle inéluctablement une antichambre du fascisme ?

Ce conflit, c'est le grand sujet de Masqué. Il est certes classique dans l'univers des superhéros mais je trouve qu'il a une résonance très forte dans l'imaginaire français, alors j'ai essayé de le pousser aussi que loin possible, en lui donnant un caractère spécifique. C'est la raison pour laquelle Braffort est un soldat. En tant que tel, il appuie là où ça fait mal. Comme lui, on vit dans un pays qui ne cesse de déplorer sa grandeur passée, sa force perdue, un pays qui commémore ce qu'il ne produit plus et regarde avec une espèce de désespoir les puissances ascendantes du XXIè siècle. Mais de l'autre côté, on récuse et on avorte par principe tout discours sur le désir de pouvoir, l'exercice de la force parce que ces appétits seraient en euxmêmes immoraux. "Le pouvoir absolu corrompt absolument." La solution de ce conflit, pour nous, a toujours été la Révolution et ce thème apparaît aussi, en filigrane, dans Masqué. En ce sens, c'est une histoire fidèle, terriblement française.

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