Interview de François Bégaudeau et Clément Oubrerie


Mâle Occidental Contemporain est votre première bande dessinée. Après le roman, le théâtre et le scénario de cinéma, pourquoi écrire pour ce nouveau support ?
François Bégaudeau : J’aime bien m’essayer à plein de choses en matière d’écriture. On apprend beaucoup en travaillant : les difficultés, les codes à respecter, les contraintes. Ce qui m’intéressait, c’était de réfléchir au sein de cette nouvelle forme.

Pourquoi avez-vous choisi de traiter le sujet de la drague ?
François : J’avais constaté, au cinéma, que c’était un grand fournisseur de situations. Quand on travaille sur des arts visuels, c’est assez fertile. J’aime créer des situations où se jouent les relations entre hommes et femmes. Ce qui m’intéresse notamment dans la drague, c’est le côté technique. Il y a une intelligence tactique que je trouve intéressante. Bien sûr, on peut l’interpréter de façon négative : « Mais alors, les filles ne seraient qu’un objet de jeu ?! C’est terrible ! » Je pense plutôt que c’est drôle d’avoir un personnage qui réfléchit à ce que pourrait être la meilleure approche et qui est obligé de s’adapter à toutes les situations. Un peu comme un agent secret qui doit avoir une capacité analytique très rapide. Et puis, ce qui est bien, c’est que le pourcentage de ratage est énorme. Pour tout le monde ! Y compris pour des gens qui seraient particulièrement séduisants. À 98 %, ça rate ! Du coup, il y a de la comédie.

Quelle est votre conception de la drague ? A-t-elle évolué aujourd’hui ?
François : Est-ce que la « drague d’aujourd’hui » existe ? Est-ce qu’elle a beaucoup changé par rapport à celle d’hier ? Oui et non. Il y a quand même une constance, c’est toujours un peu le même schéma. J’ai essayé de modifier un petit peu la répartition des tâches entre hommes et femmes. Traditionnellement, la drague, telle qu’elle est représentée ou vécue, c’est l’homme qui se porte vers la cible féminine. Là, c’est aussi le cas puisque Thomas se balade en cherchant sa proie. Mais, au moment où il lie le contact, il y a du répondant en face. Ce qui fait que ça inverse un peu les rôles.

Vous avez opté pour un ton très léger, comique. Peut-on parler d’une comédie romantique contemporaine ?
François : En général, la comédie romantique raconte un couple, une histoire, qui va d’un début « ils ne s’aiment pas » à une fin « ils s’aiment ». Ici, au contraire, on fonctionne beaucoup par séquence, avec à chaque fois une fille différente. Une deuxième différence, c’est qu’on n’est jamais sûr que Thomas cherche l’amour. Alors que c’est justement LA question de la comédie romantique : est-ce que l’amour est possible ? Avec qui ? Comment ? On ne peut pas dire que l’album raconte une histoire d’amour ou des débuts d’histoire d’amour. Ce n’est pas exactement son sujet.



Pouvez-vous nous présenter Thomas, seule créature masculine de l’album ?
François : Avec Clément, on a travaillé sur le motif du neutre. On voulait un personnage qui soit presque une coquille vide, presque abstrait. Il n’a pas d’âge. Il peut avoir 22 comme 35 ans. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il habite Paris. Ce qui n’est pas vraiment une définition très caractéristique puisqu’on est très nombreux dans ce cas. Thomas, c’est un peu tout le monde. Il se fond dans tous les milieux : au parc, au café, chez lui, dans une fête… Il est multifonctions. Il n’est pas politisé non plus. Gauche-droite, pour lui, ça ne veut pas dire grand-chose. À ses yeux, le PS, c’est : « Il paraît qu’il y a beaucoup de meufs là-bas, donc je vais essayer de tenter. En plus, ça correspond à mes idées. » Ensuite, il va à l’UMP et il se fait exactement la même réflexion. C’est une créature de BD. Personne ne rencontrera Thomas dans les rues de Paris.

Comment avez-vous trouvé l’inspiration pour ces situations ?
François : Je pars d’une situation lambda et j’essaye de me demander ce que je pourrais apporter de nouveau et d’inédit à cette situation. La rue, la boîte de nuit, Facebook… Dans ce livre, il n’y a pas tellement de techniques que j’aie utilisées personnellement. Excepté le coup du sondage, que l’on pratiquait pour s’amuser avec des potes à une époque. Notre question d’approche était : « Que pensezvous du cinéma français contemporain ? Préférez-vous Desplechin ou Klapisch ? » Évidemment, ça donnait beaucoup de râteaux !

Pourquoi les filles dont vous dressez le portrait sont-elles si vindicatives ?
François : J’ai souhaité que les femmes de cet album aient ce qu’on appelle « du chien ». C’est-à-dire de la personnalité, un caractère punchy. Ce sont des cibles mouvantes, drôles, avec du répondant, de la répartie. J’ai envie de dire que ces filles-là sont vivantes, actives. Elles ne se laissent pas faire. Moi, ces filles, je les aime bien. Chacun se fera son avis, c’est comme dans la vie. Si un lecteur les trouve agressives, ça n’engage que sa propre psychologie par rapport aux filles.
Clément Oubrerie : On voulait que les femmes ne soient pas des archétypes. Ce ne sont pas des pin-up. On a essayé de les rendre vivantes et réalistes.

Thomas, votre personnage principal, rencontre beaucoup de femmes, très différentes. Sont-elles réelles ? Fantasmées ? Croquées sur le vif ?
Clément : Au départ, j’ai tenté de dessiner les femmes et les filles dans les rues. Mais c’était trop difficile. Trop rapide. Du coup, j’ai utilisé un téléphone et j’ai passé plusieurs jours à marcher un peu partout dans Paris. J’ai tout filmé. Dans la rue, dans les bars, discrètement, sans que ça se voie trop. Cette méthode permet de cerner des détails qui sont impossibles à percevoir en quelques secondes. J’ai d’ailleurs découvert un grand secret que je n’avais jamais vu jusque-là : une fille qui n’a pas de sac n’est pas une fille. La totalité des filles que j’ai rencontrées lors de toutes ces heures de déambulation avait un, voire deux sacs à main.

Quel Paris avez-vous voulu retranscrire dans Mâle Occidental Contemporain ?
Clément : J’ai beaucoup dessiné Paris pour Pablo ou Zazie, mais c’était le Paris de 1900 et de 1950. Dans cet album-ci, j’ai représenté le Paris actuel, très contemporain. Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est que le mobilier urbain a pris une importance démente dans la ville. Il n’y a pratiquement plus aucun espace libre. Tout est absolument encombré. Entre les barrières, les poteaux de sécurité, les panneaux de signalisation, les pissotières, les affiches, tout est absolument saturé d’objets, de lois, d’interdictions. La vie quotidienne est envahie par la régulation et par l’aménagement. Il n’y a plus d’espace. On étouffe complètement. Ce qui m’amusait ici, c’était de représenter Paris comme une espèce de chambre en désordre.

Comment décririez-vous les femmes d’aujourd’hui ?
François : Le grand intérêt de faire une BD, un roman, ou un film, c’est de sortir des phrases comme « LA femme d’aujourd’hui ». L’art sert à mettre de la multiplicité là où certains médias ou reportages rapides vont plier deux millions de personnes en une phrase. Ici, il n’y a pas « LA femme d’aujourd’hui » ; il y a DES femmes, DES filles, qui circulent et qui sont différentes physiquement, qui n’ont pas toujours la même attitude. On voulait éviter la répétitivité, routinière et pénible, de l’éternel féminin. Je voulais qu’on se balade dans cet album avec les mêmes sensations par rapport aux filles que lorsqu’on se balade dans les rues. C’est l’intérêt de cet album : essayer de circuler entre les clichés.

Est-ce plutôt un album pour les femmes ?
François : Il est centré sur un garçon, mais on y voit beaucoup plus de créatures féminines. Ce qui a même donné l’idée à Clément de radicaliser le principe : on ne verrait jamais d’autre créature masculine que Thomas. Hypothèse compliquée à tenir. Parfois, il a fallu ruser. Au bout du compte, c’est effectivement un album qui travaille plus du côté des femmes.

Avez-vous un message à transmettre aux hommes via Mâle Occidental Contemporain ?
François : S’il y a quelque chose à en retirer pour les hommes, c’est que quelque chose a peut-être changé du côté du féminin. On ne peut plus rejouer les mêmes vieux scénarios, où la fille est assise et l’homme fait le beau devant elle pour la conquérir. Mais c’est vrai qu’il y a des mecs dont on a l’impression qu’ils n’ont pas encore compris le film. D’ailleurs, on s’en moque à un moment dans l’album : le chevalier qui fait le beau devant sa dame. Ça ne se fait plus trop.

« Je déteste les faux féministes ! » Que vous évoque cette phrase ?
Clément : J’ai un rapport un peu compliqué au féminisme, que j’ai vécu comme une coercition plutôt que comme un progrès social. Même si c’est manifestement un progrès social.
François : Pour ma part, j’ai toujours pris le féminisme comme quelque chose de réjouissant, pour l’ensemble de l’humanité. Mais je peux comprendre ce que dit Clément. En 1968-70, il y avait une inventivité de slogans assez géniale chez les féministes. J’ai essayé de me mettre un peu au diapason. J’aime bien quand la politique est une occasion de se marrer un peu, même quand la cause est sérieuse.

La question que tout le monde se pose : Thomas va-t-il conclure ?
François : Quand l’album était publié dans Libération cet été, je recevais des textos presque tous les jours me demandant « Mais quand est-ce qu’il conclut ?! ». À chaque fois, je répondais que ce qui est bien, c’est qu’il ne conclut pas ! Ça serait beaucoup moins drôle s’il concluait tout de suite. La drague ne produit une situation comique qu’à partir du moment où elle foire un peu.



Un conseil de drague en particulier ?
François : Il y a encore des filles qui considèrent que la drague, c’est se poser sur une chaise et attendre que ça vienne. En revanche, il y en a d’autres qui vont être un peu plus offensives et choisir leur partenaire de soirée, plutôt que de s’en remettre au choix des hommes.
Ce qui est plutôt un bon calcul.
Elles ont raison.


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