Quand Jodorowsky renoue avec la BD historique
et puise dans un thème qui lui est cher : la Rome des Borgia.


Vous montrez Alexandre Borgia assassiné par le cardinal Della Rovere. L'histoire retient plutôt qu'il serait mort de maladie.
ALEJANDRO JODOROWSKY : On a parlé de syphilis, ce qui ne serait guère étonnant, vu la liberté des moeurs de l'époque. Je suis un romancier, pas un historien. Pour moi une bande dessinée est un roman en images. Donc, je me donne toutes les libertés du monde avec l'Histoire, même si la trame et les personnages de mes histoires restent véridiques. J'invente, mais pas trop. Ainsi Borgia a-t-il bien fait brûler Savonarole, un religieux parti en croisade contre la dépravation de l'Église. Mais auparavant, j'imagine qu'il le sodomise pour que le malheureux meure en état de péché.

N'avez-vous jamais l'impression d'aller trop loin ?
Jamais ! La vérité sera toujours plus terrible que l'imagination des hommes. Souvenez-vous de ce barbare, jugé au printemps pour le meurtre horrible d'un jeune juif. Quand on demanda à l'accusé sa date de naissance il répondit en donnant celle du meurtre ! Quel auteur aurait pu imaginer une chose pareille ?

La couverture montre un couple inhabituel...
Pas pour l'époque où, en Italie, l'homosexualité était autant place de cité que dans la Grèce antique. Le cardinal Della Rovere était amoureux fou du jeune Aldosi qu'il considéra comme sa femme et qu'il épousa. Lorsque Aldosi sera assassiné, la fureur et la douleur transformeront Della Rovere, devenu Jules II, en un pape terrible dont la férocité éclipsera celle des Borgia.

Della Rovere, comme Borgia, ne s'appuie que sur sa famille.
Le grand mot ! J'ai décidé de raconter l'histoire des trois fondateurs de l'Église de la Renaissance parce qu'ils sont les inventeurs du système de la mafia. Ils ne comptaient que sur les membres de leur famille. Même s'ils s'assassinaient allègrement entre eux ! Borgia et Della Rovere sont les ancêtres du Parrain de Coppola interprété à l'écran par Marlon Brando.

Ces hommes ne voyaient-ils que leur intérêt ou avaient-ils un certain sens de l'État ?
Ils rêvaient d'unifier l'Italie, conglomérat de villes qui se jalousaient férocement et se combattaient. Tout cela sous les regards de la France et de l'Espagne en embuscade. Ils n'avaient aucune chance.

D'où venait la puissance des papes ?
Du pouvoir spirituel, mais aussi des fabuleux trésors obtenus contre les indulgences. À l'époque, chacun croyait sincèrement à l'enfer et au paradis. Pour échapper aux flammes du premier, on était prêt à acheter une fortune une bulle papale sensée effacer les péchés et ouvrir les portes du paradis. C'est un véritable racket, un trafic qui valait bien celui de la drogue aujourd'hui !

Della Rovere fait couper les doigts d'un parent tricheur. Aujourd'hui, les Yakusas fautifs se coupent une phalange. Rien n'a changé ?
La mafia d'aujourd'hui est la fille de l'Église d'hier. Église qui n'hésitait pas à se mêler de politique. Si, durant ma jeunesse au Chili, j'ai parlé espagnol, c'est parce que Borgia, par le traité de Tordesillas en 1494, décida que le Brésil serait attribué aux Portugais, le Mexique et le Chili aux Espagnols ! En Espagne et en Italie, l'Église d'aujourd'hui se mêle encore de politique. C'est toujours une catastrophe.

Le message des religions n'est-il pas un message de paix ?
Ah bon ? Regardez ce qui se passe dans les pays de l'Islam. On parle beaucoup, et c'est normal, des six millions de juifs exterminés pendant la Shoah, mais qui rappelle que l'Église, au Moyen Âge a brûlé neuf millions de personnes pour sorcellerie ? Cela ne relève-t-il pas du crime contre l'humanité ? Tout le monde préfère éviter le sujet. C'est terrible !

Della Rovere se fait un allié de celui qui sera l'éphémère pape Pie II grâce à la bouche de son chéri. C'est une première en BD.
Parce qu'on refuse de voir la vérité. Les amours homosexuelles de Michel-Ange ou de Léonard de Vinci sont très connues. Pourquoi ne pas en parler ? C'est de l'hypocrisie. Et pourtant, cette homosexualité était logique. Des dizaines de milliers de jeunes moines vivaient dans les monastères clos. Que vouliez-vous qu'ils fassent ? Ce que font les hommes enfermés dans des prisons !

Les femmes de cette époque ressemblaient-elles aux femmes actuelles dessinées aussi bien par Theo que par Manara ?
Non, heureusement, sinon, nous ne verrions que des naines ! Les peintres, de tout temps, ont dessiné des corps féminins en phase avec leur époque. Je vais vous dire un secret : le corps féminin n'existe pas, il est façonné, inventé époque après époque par les hommes. Aujourd'hui la mode est aux squelettes vivants. Normal, les créateurs de mode, homosexuels, éliminent la chair féminine au profit d'une conception esthétique pure des descendantes d'Ève. D'où les modèles anorexiques actuels, qu'on commence à contester, mais encore bien trop timidement !


Né en 1929 au Chili, Alejandro Jodorowsky débarque à Paris en 1953 où il force la porte du mime Marceau. Il lui écrit quelques-unes de ses plus célèbres pantomimes et lui rendra hommage dans Pietrolino (avec Boiscommun). Après avoir créé, en 1962 avec Topor, le mouvement Panique qui se moque du surréalisme, il arrive au Mexique en 1965. Il y reste dix ans, devenant homme de scène et de cinéma (il tourne El Topo et La Montagne sacrée) et s'essaye à la bande dessinée. Jodorowsky s'attaque à de multiples genres, jouant la démesure car, affifirme-t-il, seules les actions d'exception valent d'être contées. En science-fiction, il crée L'Incal (avec Moebius, puis Janjetov), La Caste des Méta-barons (Gimenez), Megalex (Beltran). Son amour de l'ésotérisme explose dans Face de lune (Boucq), Le Coeur couronné (Moebius). Il décrit un Ouest halluciné et ultra violent dans Bouncer (Boucq) ou s'essaie au récit pour adolescents avec Alef Thau (Arno puis Nizzoli). Fasciné pour la mafia, il s'attaque à l'Église mafieuse de la Renaissance avec Borgia (Manara) et Le Pape terrible (Theo). Écrivain (L'Arbre du Dieu pendu), auteur de pièces de théâtres, créateur de la psycho-magie, Jodorowsky prépare un film et termine un recueil de poésie, "seul vrai domaine de liberté."
Né à Vinci il y a 36 ans, Theo, passionné de dessin, intègre l'International School of comics à Florence en 1994. Quatre ans plus tard, il est recruté par un important studio d'illustration italien où, pendant dix ans il se spécialise dans l'illustration historique. En 2006, Theo entame le dessin du Trône d'Argile (scénario : Jarry & Richemond, quatre tomes, Delcourt) se déroulant pendant la Guerre de Cent ans. Amoureux du Moyen Âge et de la Renaissance en Italie comme en France, il n'imagine pas dessiner une histoire contemporaine. Quand Delcourt lui apprend que son trait séduit Alejandro Jodorowsky pour succéder à Manara, Theo croit d'abord à une blague. Pour lui, être choisi signifie un grand honneur, une grande opportunité et… une grande responsabilité comme dirait Spider-Man ! La phase de réglage passée, sa collaboration avec le maestro Jodorowsky se déroule comme sur du papier à musique. Entendre un grand monsieur ayant travaillé avec Moebius, Jimenez, Boucq ou Manara s'émerveiller devant ses planches fut une douce musique aux oreilles de Theo.

Site : www.7heo.com


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