INTERVIEW

Depuis quand vous connaissez-vous ? Étiez-vous amis avant de travailler sur Le Montespan ?
Philippe Bertrand : On ne se souvient plus de la date exactement, mais ça fait très longtemps parce qu’on s’est connus quand on était de jeunes loups qui voulions rentrer à Hara-Kiri ! On travaillait ensemble dans cet excellent journal de bande dessinée qui s’appelait Charlie Mensuel et dont le rédacteur en chef était Wolinski… Ça fait 30 ans, et depuis on est restés super potes.
Jean Teulé : On a toujours été amis. Depuis 30 ans, c’est une jolie histoire. Le plus marrant est que cette bande dessinée ne relève pas de mon idée mais de celle d’une éditrice (Marya Smirnoff) qui m’a proposé de faire adapter Le Montespan en BD. Elle m’a suggéré, pensant me surprendre, le nom de Philippe Bertrand. J’ai répondu : « Mais comment n’ai-je pas eu l’idée moi-même ? ». Philippe était en train de lire Le Montespan et c’était à un moment de sa carrière de dessinateur où il avait envie de faire quelque chose d’historique et de dessiner « genre gravure du XVIIe siècle ». Donc tout tombait pile ! Et puis, j’ai toujours été client de ce que fait Philippe depuis Linda aime l’art, je trouve qu’il signe, avec Le Montespan, son chef-d’oeuvre et je suis enchanté que ce soit sur moi que ça tombe !

Philippe, lorsque vous avez découvert ce livre, y avez-vous tout de suite vu des images ? Aviez-vous imaginé que ça puisse devenir une bande dessinée ?
PB : Non, Jean est mon ami et il m’envoie ses livres. J’étais en train de le lire, alors qu’il n’était pas encore paru. J’ai toujours aimé les romans de Jean, mais je ne pensais pas particulièrement à l’adapter. C’est Marya, parce qu’on avait envie de travailler ensemble, qui m’a dit lors d’un déjeuner : « Tu te verrais adapter Le Montespan ? ». Je lui ai répondu que j’avais justement envie de faire une bande dessinée historique… Ce qui est joli dans l’histoire, c’est que c’est arrivé comme un cadeau.

C’est un roman qui se situe au XVIIe siècle, et qui raconte la véritable histoire du Marquis de Montespan. La Montespan est très célèbre, mais son mari beaucoup moins ! Comment l’avez-vous découvert, et comment avez-vous travaillé quand vous avez décidé d’écrire son histoire ?

JT : J’ai découvert le Montespan par hasard, je n’arrive pas à me souvenir où d’ailleurs. Je crois que je devais être chez un copain qui avait un livre ou une revue d’histoire, et en feuilletant je suis tombé sur un tout petit encadré où il y avait écrit : « Le Montespan, le cocu le plus célèbre du XVIIe siècle ». Et je me rappelle que lorsque j’ai lu ça, je me suis dit : « Ah, mais elle était mariée, la maîtresse de Louis XIV ? » Je ne savais même pas qu’elle avait un mari ! En quatre lignes, l’article racontait que la première décision que Montespan avait prise, quand il avait su qu’il était cocu, ce fut de faire dresser sur le toit de son carrosse d’énormes ramures de cerf pour montrer à tous qu’il était cocu, que ça ne lui plaisait pas du tout, et qu’il avait même rajouté des cornes de cocu à son blason. Je me suis dit : « Ah, mais il était marrant, ce mec ! » J’ai alors commencé à me documenter sur lui. Un des premiers trucs que j’ai appris, ce fut qu’après avoir découvert son infortune, il était allé pendant un mois se taper des prostituées dans un bordel afin d’essayer d’attraper tout ce qu’il pouvait comme maladies vénériennes : crêtes de coq, mal français, syphilis, blenno… pour aller ensuite, déguisé en femme, à Saint-Germain-en-Laye tenter de violer sa femme afin qu’elle refile la chtouille au Roi. J’ai trouvé ce type formidable et j’ai continué à chercher d’autres informations sur lui. J’ai lu tout ce que je pouvais : les biographies sur la Montespan bien sûr, mais surtout Saint-Simon, Madame de Sévigné, tous ces gens qui ont connu le Montespan et qui en ont parlé, la plupart du temps en se fichant de lui. Personne ne le comprenait, même pas Molière, alors que je le trouvais extraordinaire, et j’ai eu envie de raconter sa vie. En plus, ce qui me plaisait chez le Montespan, c’est qu’il est le premier à avoir osé s’opposer à Louis XIV, à refuser le pouvoir absolu, à affirmer que le roi ne pouvait pas se servir ainsi, impunément, en femmes dans les couples. Montespan, pour moi, représente la première graine de ce qui cent ans plus tard allait s’appeler la Révolution Française. Je trouvais très intéressant de remettre au jour cet homme-là. Je suis évidemment content pour moi du succès du livre, mais je suis aussi heureux que, longtemps après, Montespan soit aimé par autant de personnes et devienne une sorte de héros.

Tout étant vrai, il a aussi fallu rendre cette réalité graphiquement. Vous êtes-vous beaucoup documenté sur le XVIIe siècle ?

PB : Oui. Mais je précise d’abord qu’adapter Le Montespan, ce n’est pas simplement adapter un roman, mais un roman écrit par Jean Teulé. Et il y en a peu comme lui ! Il y a plein de romanciers, qui écrivent d’excellents romans, mais des écrivains qui racontent vraiment des histoires, et des histoires que tu n’as jamais entendues, il n’y en a pas beaucoup. Quand on commence à lire les histoires de Jean, on les trouve formidables. Je le savais parce que j’avais lu ses autres romans, mais cette fois je suis allé au coeur du texte, à l’os, l’os du roman. Et je me suis rendu compte, non seulement que c’était très bien écrit, mais aussi de la richesse du propos. Ce n’est pas seulement une petite histoire, elle a un intérêt particulier parce qu’elle parle de tout le monde et à tout le monde, et en plus, c’est totalement original. Lorsqu’on a la chance d’avoir une histoire extrêmement bien construite, cela donne un terreau de travail plus que fertile. À partir de là, évidemment, comme toute l’histoire est vraie, il fallait s’efforcer d’être authentique dans la mesure du possible, d’être juste dans la documentation. Ce qui m’intéressait dans la démarche de faire une bande dessinée historique, c’était justement de travailler avec des documents historiques. Il m’a donc fallu collecter de la documentation sur l’architecture et les costumes, parce que c’est une époque particulière ; ce n’est pas tout le XVIIe siècle, mais seulement la deuxième moitié, de 1650 à 1700 et ça s’arrête là très précisément. C’est le début du règne de Louis XIV, pas la fin, on n’est pas encore dans le début du XVIIIe et on a déjà complètement rompu avec Louis XIII, les mousquetaires, Richelieu, etc. L’architecture et les costumes sont très différents et on découvre des détails très intéressants. Par exemple, à cette époque, Louis XIV n’habitait pas encore à Versailles puisque le château était en construction. Le Roi habitait Saint-Germain-en-Laye, dans un château assez laid. Dans l’album, j’ai donc dessiné Versailles en construction, et on voit aussi Saint- Germain-en-Laye. Les costumes ont beaucoup varié à cette période- là parce que la France était le centre du monde, l’état le plus puissant de la planète. Louis XIV était le maître absolu, un équivalent de l’actuel président des États-Unis. La France était absolument puissante, d’où tout était impulsé, la mode et l’architecture. Quand la mode changeait à la cour de France, elle changeait dans toutes les cours d’Europe. J’ai essayé d’être très précis, sans être lourd, d’amener des petits détails qui montrent l’évolution de la mode, mais il y a des petits décalages de temps en temps, parce que c’est une adaptation et pas un travail historique stricto sensu. Mais plus c’est précis, et plus c’est passionnant et intéressant pour les gens qui voudront regarder dans le détail. Dans mes recherches, je me suis beaucoup servi de tous les graveurs de l’époque. Jacques Callot, par exemple, qui est un peu antérieur, restitue une ambiance très populaire. C’est important, car ce que montre Jean avec Le Montespan, c’est l’envers du Grand Siècle. Ce n’est pas le côté glamour, mais le côté le plus sordide, le plus noir du XVIIe siècle, avec le peuple qui souffrait beaucoup. Il y avait beaucoup de famines, les gens étaient très pauvres, et les aristocrates étaient assez sales.

JT : On voulait aussi montrer ce qui existe dans le roman et que Philippe a bien rendu en BD : à chaque fois que je vois des films avec Louis XIV, je n’y crois jamais. On a l’impression qu’ils sont tout jolis, qu’ils sentent bon, alors que lorsqu’on se documente bien sur l’époque, on constate que c’était le siècle le plus crade de l’histoire de France, que les femmes pissaient et chiaient debout dans les cercles du Marais, qu’à la cour, ils se soignaient les dents de façon complètement bizarre. C’était absolument incroyable. Leur langage aussi : on a voulu remettre des expressions de l’époque, comme « cul vert », « fils de prêtre » ou « se rôtir le balai ». Quand j’écrivais le roman, je voulais vraiment que les lecteurs soient imprégnés, qu’ils sentent l’odeur... Ce qui est fabuleux avec cette adaptation de Philippe, c’est qu’on ressent encore plus tout ça. On voit le XVIIe comme il était, et pas comme il est toujours présenté dans les films américains.

PB : Effectivement, ce côté glamour, Hollywood, immaculé, alors que tout était en chantier… Les gens n’étaient pas extrêmement propres, leurs rapports non plus d’ailleurs. Malgré le catholicisme flambant neuf, surtout à la fin du règne, la morale était assez lâche. Tous ces éléments sont très intéressants pour une bande dessinée. À propos de la documentation, je veux citer aussi Abraham Bosse qui est un graveur de l’époque. Certes, il n’y avait pas encore la photographie, mais les graveurs étaient là pour raconter la vie quotidienne. En compilant les travaux d’Abraham Bosse, de Jacques Callot, et ceux d’Israël Silvestre, également graveur, mais surtout de l’architecture de l’époque, on arrive à avoir les vraies ambiances de cette époque-là. Avec les gens dans la rue, les bâtiments, les ponts... Ce qui est remarquable, c’est que tout le quartier autour du Louvre, le Pont-Neuf, les deux quais, la bibliothèque Mazarine, l’Académie française, etc., datent de cette époque, et ça n’a pas tellement changé. Dans ce quartier de Paris, tout a été construit à l’époque du Montespan. On est vraiment au XVIIe siècle. Ça m’a frappé parce que je pensais que l’architecture ancienne de Paris avait été très influencée par le XVIIIe siècle, mais quand on se balade dans Paris, et particulièrement dans le Marais, on se rend compte que c’est plutôt le XVIIe, et c’est le cas également dans plusieurs grandes villes de France. Ce qui est resté de la grande architecture française date donc du XVIIe ; les ambiances autour du Pont-Neuf (le Pont-Neuf, le plus ancien pont de Paris, était déjà construit puisqu’il le fut sous Henri IV), sont les mêmes que maintenant. Pour l’anecdote, le Pont des Arts, situé entre le Louvre et le quai de Conti, existait déjà à cette époque- là. Il était en bois, mais construit de bric et de broc, exactement comme le Pont des Arts actuel. Ainsi, il reste le parfum des choses qui existaient au XVIIe. On croit que c’est nouveau, mais finalement ça existait déjà à l’époque. Il y avait donc déjà une passerelle en bois qui pliait dans tous les sens, à cet endroit- là, et c’était un vrai plaisir de la redessiner dans son jus !

À propos de l’adaptation, vous avez dû choisir ce que vous pouviez montrer, il a fallu écarter des personnages, sélectionner des scènes. Comment avez-vous tranché ?

JT : C’est entièrement le livre de Philippe, c’est lui qui a choisi tout seul ce qu’il retenait ou pas du roman. Le livre faisant 350 pages, et même si c’est une grosse BD de 110 pages, c’est normal de supprimer des scènes. Et je trouve que tout ce qu’il a choisi est judicieux. Il a fait la bonne sélection.

PB : C’était relativement simple de travailler comme ça parce qu’effectivement j’ai choisi tout seul, mais en lui en parlant tout le temps, donc finalement je n’ai pas choisi tout seul du tout !! (rires) À chaque fois qu’il y a eu des choix importants, stratégiques, notamment parce que ça peut prendre des pages et des pages pour seulement expliquer un détail annexe, j’en parlais avec Jean. Et, évidemment, à chaque fois il était d’accord. Il n’y a eu aucun conflit, mais le grand confort pour moi, c’était de savoir, vu nos relations amicales, que nous n’aurions aucun problème d’ego. Quand tu ne connais pas bien les gens, c’est plus compliqué ; c’est beaucoup plus simple quand c’est un ami de lui demander son avis. Donc, tous les choix stratégiques dans le découpage, en particulier dans la suppression ou l’inversion de certaines séquences, lorsque j’ai regroupé plusieurs scènes par exemple, furent pris d’un commun accord. C’est toujours moi qui proposais, mais j’avais l’aval du Sieur Jean Teulé. Ni l’un ni l’autre ne croyons au travail collectif, c’est toujours mieux que chacun fasse son boulot, mais ça n’empêche pas les passerelles multiples à tous les niveaux, les sensibilités. Quand on se connaît bien, on ressent bien ce que l’autre a voulu dire, pourquoi il l’a fait etc. Il y a parfois des détails de construction sur lesquels je me suis interrogé, mais j’avais le grand luxe, si quoi que ce soit m’échappait un peu, de pouvoir consulter Jean directement. Par exemple, je lui ai demandé pourquoi Lauzun, le chef des Gardes du Roi, se comporte de cette manière avec le Montespan. À un moment du récit, c’est un peu ambigu et j’ai eu la confirmation qu’effectivement, pour Jean aussi, il l’avait ressenti comme un comportement ambigu. Je pouvais alors le mettre un peu plus en scène, alors que dans le roman c’est plus allusif. On n’a pas du tout la même lecture dans un roman que dans une bande dessinée : dans le roman, on peut laisser des éléments plus flous, ou flottants, alors que dans une BD, il faut être beaucoup plus explicite. Il arrive qu’à un moment donné, après avoir ajouté un certain nombre de choses et en avoir supprimé d’autres, le roman devient une BD. Ce n’est plus le même objet. Ça doit être à la fois totalement fidèle et à la fois totalement infidèle. Classique : c’est ça le sort de l’adaptation.


C’est toute la différence entre adapter un auteur vivant et un auteur mort. Vous a-t-il surpris sur certaines images, certaines situations de votre roman que vous n’aviez pas imaginées ainsi ?

JT : Personnellement, c’était un bonheur de voir les pages au fur et à mesure. Philippe me les envoyait par mail. Aussi sec, j’arrêtais ce que j’étais en train de faire et j’imprimais les pages. Tout d’un coup je voyais comment, lui, voyait le Montespan, comment il dessinait La Montespan, les décors, comment il voyait le château où habitait Le Montespan, les ambiances de forêt, les costumes. J’étais comme dans un rêve de gosse. À chaque fois, c’était comme s’il m’envoyait des bonbons. C’est un bonheur sans nom d’avoir son roman adapté avec un tel niveau de qualité et avec cette classe car c’est le mot qui qualifie le mieux le travail de Philippe : la classe ! Et puis c’est gonflé. Je suis ravi de tout cela.

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