MARC-ANTOINE MATHIEU

Marc-Antoine Mathieu a toujours aimé explorer les formes, qu'elles soient narratives ou plastiques. Aux Beaux-Arts d'Angers d'abord, où il pratique la sculpture, le super 8 et la perspective. À l'atelier Lucie Lom ensuite, où il expérimente et invente, avec son collègue Philippe Leduc, des mises en scène graphiques et scénographiques. On leur doit entre autres “Opéra Bulles” à la Grande Halle de la Villette en 1991, la rétrospective de Moebius/Giraud (2000) ou “Ombres et lumières”, à Beaubourg et à la Cité des Sciences (2004). Ils expérimentent également l'espace urbain au cours d'installations in situ aussi féeriques qu'éphémères, tels “La Forêt suspendue” (2004) ou “Les Rêveurs” (2000-2014).

Parallèlement à ses recherches de plasticien, Marc-Antoine Mathieu creuse depuis vingt ans un sillon particulier dans la bande dessinée. Son univers en noir et blanc, au graphisme efficace, puise sa poésie à la source de Kafka et de Borges. C'est avec Paris-Mâcon, en 1987, que s'affirme le choix du noir et blanc. Mais c'est surtout avec L'Origine, publié aux Éditions Delcourt, que l'auteur se révèle être aussi un conteur de talent. Unanimement reconnu par la Presse, Alph-Art Coup de Coeur à Angoulême en 1991, L'Origine est assurément une des meilleures surprises de l'année 1990. S'ensuit La Qu..., tome 2 de Julius Corentin Acquefacques, paru en 1991 et nommé parmi les Indispensables de l'année. Mathieu innove encore avec Le Processus, en offrant à ses adeptes la première spirale en volume de l'histoire de la bande dessinée ! Le quatrième tome de la série, Le Début de la fin, en 1995, nous propose un cul-de-sac au beau milieu d'une histoire en miroir. Dans le dernier volume paru, La 2,333e dimension, Julius Corentin Acquefacques perd le point de fuite et donc l'épaisseur de la réalité…

Mathieu fait parfois des infidélités à son héros dans des albums traitant de thématiques fortes, et chaque fois très différentes : Mémoire morte (1999) voit l'avènement d'une dictature de l'information en temps réel, cause ou conséquence de la sclérose de la cité et de sa mémoire. Avec Le Dessin (2001), il engage une réflexion sur la création et l'intime via un tableau magique, sorte de boîte de Pandore inversée. En 2006, dans Les Sous-sols du révolu, co-édité par Le Louvre & Futuropolis, Marc-Antoine Mathieu nous entraîne dans les profondeurs d'un musée infini. Il y multiplie les fausses pistes, les mises en abyme et les interrogations sur l'art. 2009, nouveau terrain d'essai : il s'empare de DIEU et façonne une fable intelligente, déstabilisante et jubilatoire pour une lecture tout simplement (post)divine ! Dieu en personne recevra le Grand Prix de la Critique. En 2011, il invente encore avec 3 Secondes, la première bande dessinée pensée simultanément pour le papier ET le numérique : deux expériences de lecture pour mener une enquête au coeur du monde du football.

Avec Le Décalage, 2013 voit le retour de son héros (qui n'en est pas un), et qui de surcroît est introuvable pendant la quasi-totalité du récit : Julius Corentin Acquefacques !




INTERVIEW

Lorsqu'un nouvel opus de Marc-Antoine Mathieu paraît, c'est toujours une bonne nouvelle. Et lorsqu'il s'agit du retour de son héros Julius Corentin Acquefacques, c'est forcément une belle surprise car c'est cette série qui l'a révélé et dans laquelle il se permet les plus folles expérimentations. Cette fois encore, l'auteur s'amuse à explorer les codes et les potentiels de la bande dessinée.

Dans ce récit très surprenant, ton héros disparaît. Ce n'est pas anodin !

Alors ce qui est drôle, c'est qu'il ne disparaît pas. Il est toujours là, mais pas dans le livre. C'est un petit peu différent. Il est quelque part ailleurs, mais on ne sait pas trop où. En fait, dans ce livre, tout le monde disparaît un peu, même le récit lui-même ! Les protagonistes se retrouvent dans d'autres espaces temps et le lecteur va découvrir un de ces espaces temps, qui se trouve évidemment décalé par rapport au récit initial.

Ce qui donne son titre au récit : Le Décalage. Un décalage spatiotemporel ?

Tout à fait. Comme à son habitude, Julius fait un rêve trop bizarre qui va influencer la réalité. Et quand il se réveille, il s'aperçoit qu'il y a eu une catastrophe, comme dans toutes ses histoires. Cette fois, la catastrophe, c'est que l'histoire est déjà démarrée, mais sans lui ! Il se retrouve dans un espace temps qu'il n'arrive plus à maîtriser. Il va assister, impuissant, à un récit qui ne lui appartient pas et qui n'appartient d'ailleurs à personne, mais qui est vécu par les personnages secondaires qui vont essayer de trouver un sens à leur pérégrination, leur errance.

Le lecteur est soumis à une double lecture : la lecture du récit qui se déroule classiquement, joué par les seconds rôles, et la lecture de ce que voit Julius, car il est invisible pour les autres, mais pas pour le lecteur ! On suit ainsi les deux récits parallèlement.

C'est exactement ça. Il y a une deuxième lecture en creux, celle de Julius. Et lorsque Julius arrive malgré tout à réintégrer le récit, on s'aperçoit qu'il a vécu une autre histoire, qui, semble-t-il, est beaucoup plus passionnante et intéressante (d'après ce qu'il dit), mais on ne la connaîtra jamais.

Alors que Julius est absent, les protagonistes se retrouvent perdus dans le “rien”. Tu mènes toute une réflexion philosophique sur le rien, l'infini, l'infiniment rien. C'est un thème récurrent dans ton oeuvre.

Le rien est un espace qui est difficile à définir, si ce n'est de dire que c'est un bouche-trou. Ici, les personnages secondaires du livre sont dans le rien : comme l'histoire est déjà commencée, ils ne peuvent pas être quelque part, mais ne peuvent pas être nulle part non plus, donc ils sont dans le rien, cette espèce de concept bouchetrou. Il n'y a pas de décor, on se demande s'il y a du temps, on ne sait même pas trop si le temps passe. Il y a juste un horizon qu'ils essayent de dépasser mais qu'ils ne dépassent jamais, évidemment. Fatalement, dans ce rien, il va se passer des choses un peu étonnantes, dont on peut se demander si elles font partie de la réalité ou de leur propre rêve. C'est au lecteur de décider.

Un prétexte pour jouer sur les mots, l'air de rien !

Le rien, le tout, le vide et le plein. Le rien, ce n'est pas rien du tout, c'est quand même un tout. Si on ne pense pas que c'est toujours tout ou rien, on peut imaginer que le rien soit quand même quelque chose, etc. De temps en temps, il y a un peu du Raymond Devos derrière ça. Dès qu'on s'amuse ou qu'on réfléchit sur les thèmes de l'infini, du fini, du bord, du pas bord, du rien et du tout, du vide et du plein, ça peut aller loin. Il suffit de se laisser aller à la rêverie. Ce sont des thèmes qui sont vieux comme le monde, évidemment. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? C'est une réflexion de plus.




Au cours du récit, alors que tes personnages s'enlisent dans la poussière et dans ce “rien”, ces grains de poussière vont se révéler être autre chose. Autre chose que de simples grains de sable, que l'on peut dénombrer… Autre thème récurrent dans ton travail : la science et les mathématiques. Tu cherchais un moyen d'intégrer de savantes formules mathématiques ?

Il y a une exploration et une expérimentation autour des grands nombres. Forcément, si on réfléchit sur l'infini, on s'intéresse aussi à la problématique des grands nombres. Cela va se produire grâce à la poussière que les personnages foulent depuis le début, dont on pensait que ce n'était que de la poussière… Ça va générer une réflexion autour des grands nombres, pour définir la taille du rien. Ce qu'on pensait être infini n'est finalement pas infini, mais fini. Le rien s'avère finalement extrêmement immense, mais pas infini.

Parlons de la forme de cette BD. Tu as tout osé ; même la couverture n'est pas banale !

Tout simplement parce que l'album n'est pas banal, étant donné que le livre débute quand l'histoire a déjà commencé ! Le lecteur se retrouve dans la même position, avec un album qui commence à la page 7 ; on loupe le début, exactement comme Julius. L'histoire est donc en cours depuis sept pages, mais reste malgré tout très compréhensible. On va lire le livre en ayant ignoré le début, et on connaîtra le début de l'histoire seulement à la fin du livre, quand Julius aura réussi à recoller au récit grâce à un stratagème éditorial.

Quand on arrive à la fin de l'album, sans parler de la pagination proprement dite, on a juste envie de recommencer la lecture car le récit s'enchaîne. Tu voulais un album infini, qui renouvelle le mouvement perpétuel ?

Voilà, c'est le mouvement perpétuel. Je retourne sur mes terres privilégiées, celles qu'il y avait déjà dans Le Processus ou même dans L'Origine. J'aime bien les albums sans fin ou cycliques dont le début se retrouve à la fin et vice-versa. On est dans une histoire décalée, dont les personnages eux-mêmes ont réussi à échapper à la prédestination du début et d'une fin. Ils échappent au fait qu'on soit prisonnier d'un début et d'une fin, d'une naissance et d'une mort. Mais c'est un leurre : au bout du compte, ils se retrouvent enfermés dans un truc cyclique. En sont-ils conscients ?

Évoquons l'outrage que tu fais de déchirer un livre. À quel moment as-tu eu l'idée de rattraper le temps de cette manière totalement folle et saugrenue ?

En fait, les idées viennent les unes après les autres, au fur et à mesure. Je cherchais un moyen pour que Julius recolle à l'histoire. J'avais pensé à des calques, pour jouer avec la transparence. Mais l'idée des pages déchirées était intéressante parce que concrètement, le lecteur voit immédiatement qu'il rattrape les six pages manquantes. De plus, ce qui était intéressant avec cette déchirure, c'est qu'il y a une création qui s'opère : de nouveaux textes se révèlent grâce à la déchirure. Alors que sans la déchirure, cela n'existerait pas. L'outrage se révèle être riche de création. J'aime quand un livre génère du sens et un sens nouveau, on est dans l'exploration et parfois l'amélioration du medium. Pour moi, c'est la récompense.

Quand tu proposes à ton éditeur de publier un album qui n'a pas de couverture, et dont on va déchirer les pages, comment es-tu reçu ?

Il adore ! Ensuite, le service fabrication me regarde un peu de travers… Mais on est dans le monde de l'édition et de la culture, où l'on aime plutôt les challenges. Et l'humain en général aime les challenges. Il suffit que ce soit un peu rigolo et avec du sens et tout se passe bien. Et puis j'ai la clairvoyance de ne pas penser des choses totalement irréalisables ou trop délirantes.




Neuf ans qu'on n'avait pas eu de parutions de ton héros Julius Corentin Acquefacques. Cela te démangeait de le faire revenir ?

Ça fait déjà neuf ans, oui. On entend souvent dire qu'un bouquin prend neuf mois comme une gestation chez la femme. Moi, ça met neuf ans. C'est mon côté un peu décalé.

Est-ce qu'il te manquait ? Ce récit aurait-il pu être raconté avec un autre personnage ?

Je ne pense pas. C'est vraiment un épisode Julius. Julius, c'est un peu moi. Ce n'est pas qu'il me manque, mais j'ai besoin d'imaginer des histoires avec lui. Simplement, cela devient de plus en plus difficile d'explorer, d'aller plus loin et de faire à chaque fois quelque chose d'intéressant et d'innovant. Je n'ai pas envie de faire n'importe quoi avec Julius Corentin Acquefacques, ce personnage, ses histoires et le monde dans lequel il évolue. Il a un vrai sens, une vérité intrinsèque. Livre après livre, son univers acquiert une cohérence dans ses postulats, dans son invraisemblance, dans son surréalisme. Plus on avance dans cette cohérence, plus il est dur de faire rentrer les nouvelles idées dans cette cohérence. Mais c'est l'un des intérêts de l'aventure de la création d'histoires : creuser et trouver, toujours plus profondément.

Les livres que tu proposes ne ressemblent à aucun autre. Comme ton héros, te sens-tu parfois décalé dans le monde de la BD ?

Ce qui est intéressant, c'est de creuser un sillon personnel. Il y a beaucoup de gens dans la BD qui ont un sillon personnel fort intéressant. C'est l'intérêt de la BD par rapport à d'autres media où les contingences peuvent te limiter dans tes délires. (On pense au cinéma ; il est clair qu'on ne peut pas toujours y faire n'importe quoi.) Alors qu'en BD, tout est possible ! Et cela a été dit très tôt : il ne faut pas oublier qu'on a démarré avec Little Nemo qui a ouvert la voie, grâce à Winsor McCay, et c'était au tout début du XXe siècle. Dès l'origine, la BD a eu la chance d'avoir ce genre de manifeste. Aujourd'hui encore, beaucoup d'auteurs expérimentent fabuleusement : David Prudhomme, François Ayroles, Bastien Vivès… Je tente des choses dans la voie qui est la mienne. Je me suis dit en faisant Le Décalage que j'avais fait un livre intelligent pour fans de BD. C'est ce que j'ai essayé de faire. Je suis un passeur. Je ne me considère pas comme faisant partie des grands expérimentateurs mais je tends vers ça. Il en résulte des livres qui peuvent être reconnus par le grand public.

Outre les prouesses techniques, as-tu rencontré des difficultés particulières en réalisant cet album ?

Toute la difficulté d'écriture du Décalage, c'était d'arriver à faire une histoire qui soit intéressante, mais dans laquelle on ait simultanément le sentiment qu'elle aurait pu être ennuyeuse. Parce qu'évidemment, comme l'histoire écrite a déjà démarré, les personnages ont loupé cette histoire-là, et se retrouvent dans une non-histoire. Il va falloir qu'ils improvisent. Les protagonistes découvrent des trucs auxquels ils ne s'attendaient pas, qui semblent minables et qui se révèlent drôles, puis arrive un autre événement qui a l'air étonnant, mais finalement pas terrible, etc. La difficulté était de faire un livre tout en impro, mais qu'on y trouve de l'intérêt. C'est un livre très jazz. C'est très délicat d'improviser en jazz et de ne pas ennuyer son monde. Il faut une certaine maîtrise de son instrument et de l'écriture musicale. Les lecteurs me diront si j'ai suffisamment de maîtrise pour faire du jazz en BD.


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