Pourquoi cette envie d'écrire un conte ?

J'aime beaucoup les contes, et il y a une quinzaine d'années, j'avais décidé d'en écrire quelques-uns. J'avais commencé avec un conte noir, gothique, qui s'appelait Monsieur Noir. Mais je n'ai pas été très content de la façon dont il a été reçu, et il a fallu la rencontre avec Béatrice Tillier pour que cette envie de travailler sur un conte me reprenne. J'ai beaucoup aimé les images, les sensations, les émotions qu'elle m'envoyait ; j'avais en gestation Le Bois des Vierges, mais il fallait que je puisse fixer une image et un style : Béatrice Tillier me les a apportés.

Vous êtes connu pour rechercher une collaboration étroite avec vos dessinateurs, comment travaillez vous avec Béatrice Tillier ?

Il y a malheureusement une distance géographique entre nous : les amis qui vivent en Belgique, je les vois grosso modo 2 à 3 fois par mois. Béatrice moins souvent, mais nous restons en contact permanent. Le dessin et la personne ne quittent pas vraiment mes pensées : le monde du Bois des Vierges ne sortira de ma tête que lorsque l'histoire sera terminée.

Comment vous ajustez-vous sur le découpage, la mise en page ?

Je donne à Béatrice un découpage assez précis, il y a surtout une rythmique des séquences qui est très importante. Puis il y a un énorme travail sur les crayonnés, les premiers découpages : là nous nous voyons, Béatrice et moi-même, c'est une étape très importante où nous travaillons sur la mise en scène de la page, autant graphique que scénaristique. Le résultat est un mixte Tillier-Dufaux. De toute façon, nous sommes tous les deux au service de la narration : je prétends toujours qu'un scénariste est au service de son propre scénario, comme le dessinateur est au service d'une histoire.

Pourquoi cette guerre entre animaux et humains ? Était-ce une façon de montrer l'animalité qui est en l'être humain ?

Il y a des transgressions entre les deux univers, c'est évident. Que l'on soit de poil ou de peau, on est poussé par les mêmes envies, les mêmes ambitions, par la faim ou la volonté de puissance. Ce qui m'intéressait, c'était d'accoler des univers comme celui de La Belle et la Bête de Cocteau ou de La Princesse de Clèves, et de leur opposer le monde du Roman de Renart, qui a été un des tremplins du Bois des Vierges.

Le tome 2 va explorer d'autres points de rencontre entre le monde humain et le monde animal...

Alors que dans le premier tome les animaux et les êtres humains sont confrontés les uns aux autres, dans le tome 2 on va se pencher sur le Bois des Vierges et sur ce qu'il contient : des entités qui tiennent autant du monde humain que du monde animal. C'est dans ce monde-là que va se développer une véritable histoire d'amour entre l'humain et l'animal. Le focus est mis sur le Bois des Vierges, avant que le tome 3 ne revienne à la guerre et à la conclusion entre les humains et les animaux.



On semble changer d'inspiration : le conte se mêle de plus en plus de mythologie, on glisse de la Renaissance au gothique.

On revient effectivement de La Princesse de Clèves au Roman de Renart. Il fallait aussi qu'il y ait le croisement suprême entre l'animal et l'humain : on en revient à la mythologie de La Belle et la Bête, si ce n'est que La Belle et la Bête se déroule surtout dans le monde humain, tandis qu'ici on est dans un monde partagé entre les deux formes. Le tome 2 nous plonge enfin beaucoup plus dans le monde du conte comme il a pu être décrit par Bruno Bettelheim, avec ses transgressions, ses cruautés et ses peurs.

Il y a au début de ce second tome toute une séquence dont l'atmosphère est très XIXe siècle, entre romantisme et film d'horreur...

J'aime beaucoup décloisonner les cultures : je peux aussi bien apprécier les grands classiques que des films, des séries ou des romans de série B. Et effectivement, tout le début du 2e volume, qui se passe dans un château, où on gratte à votre porte, nous plonge dans l'atmosphère de Dracula ou des films de la Hammer... C'est aussi qu'il y avait une logique : le seigneur Clam devenant un personnage extrêmement important, il fallait qu'on en sache un peu plus sur la malédiction qui lui est liée avant de plonger dans l'univers du Bois des Vierges.

Graphiquement, ce 2e tome représente un certain nombre de défis pour Béatrice Tillier : il y a des scènes dantesques !

Je crois qu'un bon scénariste n'est pas là pour pousser un dessinateur au confort, de même qu'un bon dessinateur n'est pas là pour pousser le scénariste au confort ! Ce qui m'intéressait, c'était de pousser Béatrice Tillier vers des territoires où je pressentais qu'elle avait des choses à donner qui n'étaient pas encore sorties de sa main ni de son imaginaire. Je pense aussi qu'elle a toutes les armes pour le faire, et qu'elle va nous surprendre.



Le sexe fait son apparition dans le 2e tome : la part de désir et d'animalité apparaît y compris chez la Belle.


Absolument : je crois que ce serait extrêmement hypocrite d'esquiver ce qui tourne autour du sexe et de cette animalité qui débouche sur la connaissance et le respect de l'autre. C'est un sexe qui est mélangé évidemment à la force, à la peur, mais qui débouche sur une véritable tendresse et une véritable reconnaissance de l'autre. Il y a aussi, précédant ce sexe, une part de séduction qui me semblait très belle à traiter dans l'album.

On retrouve dans Le Bois des Vierges une thématique récurrente dans votre travail, celle du monde qui se déchire, d'un ordre qui s'écroule.

Oui, c'est un sujet qui m'intéresse dans l'Histoire, que ce soit à Venise, Florence, Rome... Il y a un moment donné où un monde qui semble parfaitement établi et codé se détricote complètement. L'homme se retrouve alors nu face au pouvoir, et l'homme nu face au pouvoir est une thématique qui m'intéresse beaucoup.

On y retrouve aussi votre goût pour le fantastique, les forces obscures... Vous êtes un intellectuel, mais on dirait que le monde contemporain vous déçoit parce qu'il ignore les forces irrationnelles.

C'est que notre époque n'a plus le temps de s'arrêter au fantastique : il faut être productif, compétitif, et nous délaissons les chemins du fantastique, qui sont aussi les chemins de la rêverie et du repos. Aujourd'hui, pour traverser une forêt, nous prendrons l'autoroute ; moi je préfère prendre les petits sentiers, et pour moi dans une vraie forêt il y aura toujours un ogre... Si on part du principe qu'une forêt c'est ennuyeux, qu'on la traverse par autoroute, qu'on peut même complètement la déboiser – ce qui sera encore plus simple –, on tue également l'ogre. Nous sommes dans une époque qui n'a plus beaucoup de temps à consacrer aux ogres des forêts...



Propos recueillis par Arnaud Claes.



Jean Dufaux - Biographie

Jean Dufaux est né le 7 juin 1949 à Ninove, en Belgique. Passionné de cinéma, il s'inscrit à l'Institut des Arts et Diffusion de Bruxelles. L'apprentissage des procédés cinématographiques influenceront par la suite son écriture en bande dessinée. Après ses études, il devient journaliste à Ciné Presse, revue destinée aux professionnels du cinéma, et c'est en 1983 qu'il décide de se consacrer entièrement à la BD. Il débute dans le Journal de Tintin. Peu après, il scénarisera sa première série, Brelan de dames, illustrée par Renaud. C'est alors le début d'une longue collaboration, qui verra naître, plus tard, Jessica Blandy, ou encore Les Enfants de la salamandre. Très vite, les éditeurs seront très demandeurs du "style Dufaux".


Béatrice Tillier - Biographie

Née à Lyon en 1972, nourrie de lecture B.D., Béatrice Tillier navigue dans l'enfance entre la campagne ardéchoise où se développe son amour de la nature, et les excursions en Europe avec sa grand-mère, riches de découvertes architecturales et artistiques qui éveillent son goût pour le dessin.

Son frère ne pouvant la suivre dans ses jeux, elle invente pour le distraire, des "voyages immobiles" et des personnages fictifs grâce auxquels son intérêt pour les mondes imaginaires et son désir créatif se développent.

Elle poursuit des études littéraires sans jamais cesser de dessiner avant de compléter sa formation artistique dans une école d'arts graphiques.
Avant même d'être diplômée, elle illustre son premier roman aux éditions Nathan.
S'en suivent des parutions régulières pour les éditions Milan, tout en préparant le tome 1 du triptyque "Fée et tendres automates" avec Téhy aux éditions Vents d'Ouest. Cette série primée à maintes reprises lui permettra d'entrer dans le monde de la B.D. par la grande porte.

Forte d'avoir fait croire aux fées, elle récidive en affirmant l'existence du barbu en rouge à travers "Mon voisin, le Père Noël" avec la complicité du scénariste Philippe Bonifay, aux éditions Casterman.

Guidée par la passion du détail et la volonté de transmettre les émotions qui filtrent de ses personnages, Béatrice Tillier est bien décidée à poursuivre dans cette voie et à peindre la vie comme un conte, notamment grâce à la trilogie "Le Bois des Vierges" avec Jean Dufaux.