AU CŒUR DE L’EMPIRE DU MILIEU…

La Graine de la folie et Korrigans étaient inspirés du monde celtique, pourquoi avoir choisi pour cette nouvelle série de plonger en plein cœur de la civilisation asiatique ?
Emmanuel Civiello : Et pourquoi pas ? En fin de compte ce qui m’a toujours le plus intéressé, ce sont les codes. L’heroic fantasy occidentale en est bourrée. Il en est de même pour l’asiatique et plus encore. Les codes ne sont plus seulement des références à telles ou telles descriptions d’un bestiaire, d’une faune, de sites géographiques cohérant, mais également des codes vestimentaires relégués au décorum chinois avec tout ce que ça implique d’ornements de sculptures, de tableaux… Ce que moi, j'appelle avec humour les « schlaouich chinoises » !
 
Par ailleurs, vous vivez en Asie depuis quelques années maintenant, qu’est-ce qui a suscité cette envie de partir là-bas ?
Hélène Herbeau : Tout d’abord la découverte, la curiosité d’une autre culture. Nous avons vécu dans différents pays d’Asie et à chaque pays se rattache une envie propre. Pour la Chine, je fais de la calligraphie, j’ai commencé à découvrir la culture chinoise via les poèmes. Calligraphier des caractères sans en comprendre le sens me frustre. Je me suis mise à étudier le chinois. Et puis, on veut en savoir plus… alors pourquoi ne pas aller directement à la source ! 
 
Emmanuel Civiello : Alors, par contre, moi, je ne suis pas  spécialement attiré par la vie chinoise, mais plus par leur façon extraordinaire de peindre. La peinture chinoise réaliste, voir hyper-réaliste m’a scié ! Je suis attiré par l’Asie, mais celle du  Sud où pour moi, les gens ont ce respect d'autrui et où le stress quasi inexistant me permet de me consacrer pleinement au dessin (contrairement à ma vie en Chine… très stressante !)



LA NAISSANCE D’UNE LÉGENDE…

Vous avez construit La Dynastie des dragons « à la manière d’une légende chinoise », pourquoi ne pas être plutôt reparti d’un texte existant ?
Hélène Herbeau : Adapter une œuvre existante n’était pas du tout le but. Ça ne nous ait jamais venu à l’idée, même si les légendes en chine sont omniprésentes ! Un ruisseau, une pierre, un pont, une sculpture, tout est porteur d’une légende. Le soir, les gens se retrouvent dehors, pour partager une danse, un chant, un jeu de weiqi, d'échec ou pour raconter au plus petit comment la ville de Pékin fut sauvée de la colère du fils du Sable et de l’épouse du Vent par deux vieux dragons. Mais toutes ses légendes, nous les avons découvertes au fur et à mesure de nos recherches et de notre vie là-bas. Nous avions déjà notre histoire. Une histoire que l’on a imaginée en nous promenant dans les rues de Pingyao lors d’un voyage en 2005. Et Manu m’avait soumis l'idée bien des années auparavant, à la vision de film de genre, notamment Tigres et Dragons… mais il était encore sur Korrigans !
 


Avez-vous eu pour autant des sources d’inspiration qui ont aidé à la création de cette histoire originale ?
Hélène Herbeau : Il y a eu énormément de sources d’inspiration. Un après-midi dans la cour à observer mes voisins, une ballade dans les hutongs ou dans les parcs, une soirée animée entre amis, les visites au musée, l’Opéra de Pékin, et surtout mes leçons avec mon maître de calligraphie. Et puis les livres, les poèmes. Je lis beaucoup et j’aime particulièrement la littérature asiatique. J’adore Su Tong pour son regard sensible sur les femmes, les nouvelles de Lao Tse pour leur honnêteté, et tellement d’autres. Il y a également la littérature japonaise avec l’excellent Shimazaki. Grâce à une écriture épurée et poétique, les sentiments, dans la littérature asiatique sont plus forts. C’est ce que j’aime, pas besoin de faire de longue tirade, de tout montrer. Un regard, un geste, tout est dit. Nous avons essayé d'employer cette « technique » pour certaines scènes qui nous semblent du coup plus fortes, plus subtiles.

Emmanuel Civiello : Pour ma part, étant visuel, je suis plus tourné vers l’art pictural d’antan ou la maestria chinoise est impressionnante. Quel savoir-faire ! Et j’ai été servi. Vivant en plein cœur de Pékin pendant plus de deux ans, immanquablement, je ne pouvais rater les nombreux "soap" chinois diffusés à longueur de journée sur quasi toutes les chaines… Et on peut dire que devant la nullité de la mise en scène, ces feuilletons "dramatique" avaient tout de même un certain intérêt. Bien loin de la photographie majestueuse de certains films hongkongais ou coréens, ces « feuilletons historiques » en sont pas moins une source de documentation impressionnante ! 
 
Cet univers est basé sur des faits et des personnages historiques. Pourquoi avoir choisi la chine du XIe siècle comme cadre à votre légende?
Hélène Herbeau : Il est vrai qu’à l'écriture du synopsis, nous ne savions pas encore quelle époque choisir. J’ai donc fait des recherches sur l’Histoire chinoise, j'ai même fait un beau tableau chronologique (rires). Et l’époque de la dynastie des Song s’est relevée la plus pertinente. Tout d’abord graphiquement, elle illustre bien « la Chine des légendes », que nous, occidentaux, nous nous en faisons. Et historiquement, c’est une période charnière entre les guerres incessantes de la périodes des Cinq Dynastie et des Dix Royaumes et celle de l’invasion mongole de Gengis Khan. La dynastie des Song est le symbole de la réunification de l’Empire. C’est une période de grand changement administratif où les fonctionnaires  « gouvernaient » sous table, de nombreuses réformes virent le jour et la vie urbaine augmenta sa population créant des cités comme Kaifeng. L’épanouissement culturel et artistique fit naître des œuvres magistrales, de grands penseurs, des artistes talentueux. Cependant, bien que cette dynastie brilla par son raffinement, sa puissance fit défaut et ses voisins « barbares » en profitèrent. Elle acheta donc la paix et le versement de lourds tributs plongea le peuple dans la misère. Mais une autre Dynastie étroitement liée aux Song, a servi notre histoire. Les Tangoutes, ces « barbares » de l’Ouest, contrôlant la Route de la Soie, imposèrent leur Dynastie aux Hans, la Dynastie des Xia ! Jeune dynastie, impulsive, spontanée, avide de savoir, de reconnaissance, elle représente pour nous, le Yang de la Dynastie des Song. Tout ça, fut pour nous, source de références formidables où l'on pouvait ancrer notre histoire en lui insufflant des bases solides. Car comme toutes légendes, elle prend appuis sur le réel.





QUELQUES PERSONNAGES HISTORIQUES


Renzong
1010-1063, né Zhao Zhen. Il est le quatrième empereur de la dynastie Song (927-1279). Ce ne fut pas ce qu’on appelle un Grand Empereur de l’Empire du milieu. Nous ne l’avons pas choisi pour ses faits d’armes ou ses prouesses en tant que conquérant victorieux car il en était loin. Par contre, lors de son long règne, beaucoup de changements, de troubles, de misères, de famines et malgré son attitude  pacifiqtes, beaucoup de guerres ont plongé l’Empire du milieu dans une désolation ma foi, porteuse d’histoires !

La dynastie des Xixia n’est pas vraiment considérée par tous comme une véritable dynastie mais plutôt comme un état vassal. Il faut dire que ce ne sont pas des « Han » mais des Tangoutes, des barbares pour les civilisés Han ! D’origine tibétaine, les Tangoutes sont un peuple nomade qui se fixa vers le Xe siècle sur les hauteurs de Sichuan (province actuelle de Gansu, Shanxi et Ningxia).

Li Yuan Hao, est un personnage vraiment intéressant. Terrible guerrier, il s’autoproclama en 1038 Empereur de la dynastie des Xi Xia. Mais guerrier cultivé, il créa une écriture Tangoute et imposa le costume et la coiffe tangout. Un personnage doté d’un aussi grand charisme de pouvait qu’apparaître dans l’histoire.

Ces notes sont issues du site des auteurs (http://dynastiedragons.canalblog.com/)



Palais, costumes entre autres fourmillent de détails, quelle part de recherches et de documentations a nécessité la création de cette série ?
Hélène Herbeau : Il y a eu beaucoup de recherches aussi bien dans les livres d’histoires, d’architectures, de cultures, Internet que lors de voyages de repérages et dans la vie de tous les jours. Nous avons eu un peu plus de mal avec la Dynastie des Xia car, à l’heure actuelle, elle n’est toujours pas reconnue par tous (les chinois) comme faisant partie du patrimoine chinois. Conquise par les mongols vers 1230, elle resta longtemps dans l’oubli.
 
Vous êtes-vous permis des libertés quant à la représentation graphique des éléments traditionnels chinois ?
Emmanuel Civiello : La plus grosse liberté est le second costume de mariage de Xiào qui n’est pas tangoute mais, un habit traditionnel mongol. Sinon pour le reste, tout y est… ou presque ! Jianyun, une amie architecte, travaille notamment à la restauration de la Cité Interdite, a regardé à la loupe, toutes les planches ! Et croyez-moi quand elle me disait : "bu keyi, Manou… bu hao !" (Pas possible Manu, pas bon !)… alors que je venais de passer la nuit sur ma table à tout dessiner, détail après détail, une seule envie me venait à l'esprit… Haaaarg ! Et puis, comment passer outre, les sourires ou les froncements de sourcils du maître d’Hélène, Mia Lao shi !  Mais ça, c'est surtout pour la partie sur les Song. Par contre, ayant très peu de documentations Xia, vu que cette dynastie n’est pas considérée comme telle et que quasi tout a disparu… là, il y a peut-être des manquements.

Comment avez vous composé la trame principale de cette légende ? Quelles en sont les grandes lignes ?
Hélène Herbeau : En Chine, l’équilibre, est plus qu’une recherche, c’est un art de vivre. Le concept du Yin et du Yang envahit leur médecine, leur art, leur sport, leur aménagement, leur croyance… Et quand cet équilibre est perturbé par un vol impardonnable, l’obsession d'immortalité, la perte d'identité, tout est chaos ! La trame générale de l'histoire est la recherche de cet équilibre, d’une harmonie… perdue !
La composition de La Dynastie des Dragons peut être comparée à un « zaju », drame poétique mis en musique. À l’image de l’Opéra, nous avons travaillé en 3 actes, 3 albums donc la pagination est différente en fonction de l’acte. Le premier tome livre un premier acte long, riche en informations. Il pose les bases, présente l’univers, les personnages, leur rôle. Il introduit surtout l’élément déclencheur qui produit le drame. Le second tome sera plus court, en pagination et en durée car il se déroule seulement sur quelques jours. Par contre, il est plus dense en sentiments. Il s'apparente à un huit clos centré sur les personnages, leurs questionnements,  leurs doutes,  leurs craintes. Le troisième acte, quant à lui est le résultat des actions posées. Il correspond à l’action pure. A la quête proprement dite !

Bâtir une légende scénaristiquement n'est pas aisé, quelles ont été les contraintes rencontrées?
Hélène Herbeau : Je n'ai pas « bâti » une légende, elle s’est imposée d'elle-même. Au départ j'avais un personnage principal, Luàn, des dragons, un phénix et une trame générale. Un point de départ pour le fantastique mais pour lui donner de la substance, je l'ai ancré dans une réalité historique et j’ai pris comme personnages secondaires des personnes qui ont réellement existé… enfin pour la plus part ! Et j'ai composé avec tous ces éléments en essayant bien sûr de coller le plus possible à la réalité. Et ceci fut la plus grosse contrainte, pour donner de la véracité à notre histoire, je ne devais pas seulement inventer des événements mais les incorporer aux faits historiques, comme par exemple l'incendie de la pagode. Je ne devais pas inventer un caractère mais jouer avec la vraie vie des personnages. De ce fait, nous étions en train de placé notre histoire à la croisée de l’histoire vraie et du conte… nous étions en train de créer une légende sans même s'en rendre compte !



UNE FICTION PEUPLÉE D’EMPEREURS, DE COURTISANES ET… DE DRAGONS !

Outre ce cadre historique, il s’agit d’une fiction dans laquelle vous faîtes la part belle aux dragons. Pourquoi en en avoir fait des protagonistes fondamentaux de la série ?
Profondément enraciné dans la culture chinoise, le dragon (龍 : long) n’est pas seulement la représentation d’un animal fantastique, il est une entité primordiale. Symbole du pouvoir, les empereurs chinois en ont fait leur effigie. On le trouve également, dans l’astrologie, les festivités, le kung fu, l’architecture, la littérature, l’art en général et dans l’agriculture, où il représente le cycle de la végétation. On le vénère pour apporter la pluie lors des sécheresses ou calmer les tempêtes ! Bref, il est partout ! Immanquablement, nous ne pouvions écrire un récit asiatique sans l’incorporer à notre histoire. Notre histoire traite de l'équilibre, plutôt de la perte de cet équilibre. En Asie, l'équilibre se traduit par le concept du Yin et du Yang. Le Yin est représenté par le Phénix. Le Yang, par le dragon. Lorsque le dragon perd son phénix, il y a déséquilibre ! Il y a notre histoire.

Par ailleurs, le dragon oriental, contrairement au dragon occidental, est généralement bienveillant envers les hommes. Pourtant dans votre récit est-il en conflit avec les hommes ?
Ying Long, n’est pas en conflit avec les hommes mais avec un homme. Comme cet homme est l’empereur, il amène dans son sillage tout son peuple. Bien qu’animal fantastique, Ying long a un caractère propre. Il pense, il s'exprime, il a des besoins et des défauts. Les êtres supérieurs ne sont pas 100% bons ou 100% mauvais. À l'image des mortels, ils ont une nature avec laquelle il faut composer. Ying long est un dragon, certes bien bienveillant, mais il est en colère !

De formes, de noms différents, il y a toute une typologie de dragons au panthéon chinois. Comment avez vous caractérisé les vôtres ?
Nous nous sommes basés sur les différentes morphologies décrites par les chinois. En fonction des descriptions que nous avons recueillies, nous avons sélectionné "nos" dragons et nous leur avons donné une caractérisation qui s'associe à leur description, aux légendes où ils apparaissaient.

Dans ce tome 1, nous faisons la connaissance de deux dragons, Ying long et Wulong. Qui sont-ils ? Quel rôle joue-t-il ?
Wulong (乌龙) est le puissant roi-dragon que l'empereur invoque. Il est l'intermédiaire entre le monde des Hommes et le monde des Immortels. Ying long (应龍) est l'un des protagonistes principaux, il est celui que l'on a amputé. Il est celui qui se venge. Dans le folklore chinois, son vrai nom est Qinlong (青龍), le dragon azur de l’Est, l’un des quatre symboles des créatures mythologiques chinoises. Cependant, pour des raisons de prononciation francophone, nous avons préféré lui donner le nom de Ying Long, qui est en réalité l’un des plus anciens de tous les dragons de l'Est et le seul type avec des ailes. Il est associé aux pluies et aux inondations. Le caractère de « notre » Ying long est la réunion de ces deux types de dragon. 


Il évoque « ses frères »... Verrons-nous d’autres de ces fabuleuses créatures à l’œuvre au cours de la série?
Oui, bien sûr, car le conflit entre L'Empereur Renzong et le dragon Ying long, crée un déséquilibre aussi bien dans le monde des Hommes que dans celui des divinités…



LA COLLABORATION AVEC LA SCÉNARISTE HÉLÈNE HERBEAU

Comment avez-vous organisé votre collaboration sur la série ?
Assez simplement, j'ai écrit l'histoire et Manu l'a dessiné ! Non, sans rire, nous travaillons en étroite collaboration. À toutes les étapes, il y a beaucoup d’aller-retour entre nous. Avant l'écriture proprement dite, nous discutons sur nos envies respectives. Nous avons pas mal voyagé, aussi bien pour une documentation visuelle que pour nourrir l'histoire. Juste avant l'écriture du scénario, nous avons mis tout à plat. Puis, enfin, j’ai écrit le scénario de mon côté et au moment du storyboard, de nouveau les allers-retours pour affiner certaines scènes, certains points de vue. Et à la suite de son storyboard, très complet, j’ai revu une nouvelle fois les dialogues. Mais la fin posait problème. On a revue ensemble le tout et j'ai réécrit, non pas une nouvelle fin mais un nouvel épilogue, et j'ai rajouté des scènes. De 64 pages, l'album est passé à 70 pages.
 
Hélène, quel est votre parcours, vos centres d'intérêt, vos influences ?
Je ne viens pas du monde littéraire. Après un bac art graphique, j'ai fait 5 ans d’archi puis 3 d'urbanisme. Pourtant, après quelques années en tant qu'architecte,  je me suis tournée vers le monde de l’opéra où je travaille comme assistante à la scénographie. L’opéra est devenu l’un de mes centres d’intérêt, il m’influence beaucoup. J’aime me perdre dans ses tragédies, transpercée par la musique… j’en sors souvent bouleversée ! Je suis également une boulimique de livres, tout y passe des romans à la poésie, de la BD à des essais philosophique, des livres pour enfants aux pièces théâtrales. Je ne lis jamais le résumé, un titre m’attire et hop je lis et le livre devient illisible à cause de notes dans les marges. Depuis que je voyage et que nous habitons en Asie, j'apprends la patience. Pas facile pour une excitée comme moi ! J’apprends à observer, à me taire (que c’est dur !) et tout cela m’influence plus que je ne pourrais l’expliquer !


Qu’est-ce qui vous attire dans la culture asiatique?

La calligraphie et l’art en général pour sa richesse. Je pourrais le dire de toute culture. Mais les artistes chinois me fascinent. Leur patience, justement et puis leur simplicité à retranscrire leur pensée. C'est juste, c'est beau, ça fait mal ! Pourtant, les chinois dans la vie de tous les jours sont pour moi, comme des enfants, bruyants, sans-gêne, d'une curiosité impressionnante. À l’opposé de leurs ainés, la jeune génération a oublié la patience, elle court à toute vitesse. Pas le temps de digérer, on passe à autre chose. Elle ne mange plus, elle se goinfre.


D'autres projets (asiatiques ou non) de prévu?
Oui. Quelques-uns mais tous sont à l'état de projet. Un one-shot avec une artiste Hongkongaise sur la vie d’une adolescente perdue dans cette immense, bruyante, suffocante mégapole qu’est Hong Kong. Un projet sur un serial killer. Et en parlant d'adaptation, je pense que la vie de Wu Zetian ferait une magnifique bande dessinée.
 
Interview réalisée par Audrey Latallerie.

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