Quelle fut la motivation à l’origine de cet ouvrage ?
Je ne réalise pas un livre après chaque voyage. Et sur place, je ne suis jamais sûr de rien, tant je suis submergé par le quotidien. Ce qui m’a motivé, dans le cas de mon séjour à Jérusalem, c’est la méconnaissance géographique des Français, à mon retour à Montpellier. C’est-à-dire que tout le monde connaît l’existence du mur et les motivations du conflit, mais personnene sait réellement à quoi ressemble le quotidien sur place, et comment la vie humaine est organisée. Mes amis me posaient beaucoup de questions, sur les divisions, sur les colonies, les barrages, les différents quartiers, les moyens de circulation. Le déclencheur a peut-être été ce copain arabe qui fut totalement surpris de découvrir qu’il y a plusieurs villes en Cisjordanie. Des villes, aux contextes très différents, auxquelles je pouvais accéder. Je me suis dit qu’il fallait que je raconte ça, que je le montre à l’aide du dessin.

Comment travaillez-vous l’écriture et le style de vos albums ?
J’ai vraiment l’impression d’écrire une grande carte postale, à ma famille, à mes amis. Je n’essaie pas réellement d’aller plus loin. Je fais très attention à décrire le plus précisément possible ce que j’ai vu, et la bande dessinée m’apparaît naturelle pour ça. Lorsque je ne trouve pas les mots, le dessin me vient, et vice-versa. Dans le cas de Jérusalem, j’ai travaillé mon écriture pour étoffer la retranscription des décors et des ambiances. Mon dessin s’est simplifié, mon texte également. Mon esthétique s’est appuyée sur des outils nouveaux, comme les masses de noirs et la mise en couleur.
J’ai également utilisé des feuilles plus grandes, afin de pouvoir glisser plus de détails et d’informations dans les cases, de jouer sur les différences d’échelle entre les personnages et le décor. Et surtout, j’ai réutilisé les 500 croquis que j’ai réalisés durant cette année de dessin complètement libre à Jérusalem comme source pour rendre la complexité architecturale de cette ville.

Votre position dans ce livre apparaît parfois plus engagée que de coutume ?
Ma compagne partait en mission pendant un an à Jérusalem. Ce fut une période intense sur place, en termes d’événements tragiques, et de rencontres. De retour à Montpellier, j’ai réalisé qu’il y avait là matière à écrire un carnet, mais j’ai aussi compris que je devais aller plus loin que dans les précédents. Pour Shenzhen, Pyongyang et Chroniques birmanes, deux-trois coups de crayon avaient suffi à brosser le portrait de dictatures ou de pays relativement ignorés. Mais la situation à Jérusalem est bien mieux connue des occidentaux. Il me fallait trouver un équilibre pour décrire la réalité complexe sur place en évitant tant que possible d’arbitrer, de commenter. Pour la première fois, néanmoins, mon point de vue transparaît à quelques endroits. Une année de séjour nourrie de rencontres intéressantes m’a peut-être impliqué plus que de coutume. Notre vie s’est entremêlée au quotidien du pays. Et bien que je sois Canadien, et non religieux, l’histoire de l’Occident me ramène à Jérusalem. Certaines scènes auxquelles j’ai assisté sur place m’ont fait honte. Ce fut donc beaucoup plus dur de rester dans ce rôle de simple observateur que je ne veux absolument pas quitter.

Vous ne quittez jamais votre personnage ?
Je me suis créé un avatar un peu plus monolithique que je ne suis, car le projet de ces carnets n’est pas l’autoportrait. Je pense même que j’ai tout à perdre à montrer les multiples facettes de ma personnalité. En appuyant sur la naïveté, dont je fais preuve dans la vie et que je ne feins pas, mon propos s’exprime le plus clairement possible, tout en excluant le jugement. Cet équilibre, du témoignage du monde qui reconnaît l’arbitraire d’une expérience personnelle et ne cherche jamais à entériner un discours, est mon objectif premier.

Comment va évoluer votre personnage par la suite ?
Les Chroniques de Jérusalem sera probablement mon dernier carnet sous cette forme. Ma situation personnelle a changé, je vais moins voyager. Mais j’aime mon personnage tel qu’il a évolué au fur et à mesure de ces carnets. Un type candide mais observateur, dont le regard posé suffit à décrire une situation. Il me permet de dire beaucoup de choses finalement. Et j’ai désormais très envie de l’emmener vers l’autofiction.






Guy Delisle en plein travail sur Chroniques de Jérusalem.







Né en 1966 à Québec (Canada), Guy Delisle se passionne enfant pour les classiques de la bande dessinée franco-belge (Astérix, Tintin, Blake et Mortimer etc.), avec une prédilection particulière pour Lucky Luke de Morris et Goscinny qu’il conservera à l’âge adulte. C’est décidé, il sera donc auteur de bande dessinée ! Mais ce n’est pas chose facile : le marché de la bande dessinée est quasi inexistant au Québec et aucune école ne forme les dessinateurs en herbe aux subtilités de l’art séquentiel. Qu’à cela ne tienne : Guy Delisle effectue donc un détour par le cinéma d’animation, dont il apprend les bases au Sheridan College de Toronto, avant de s’embarquer pour l’Europe en 1988, en quête de débouchés professionnels. C’est le début d’une carrière d’animateur d’une dizaine d’années au cours de laquelle il travaille avec la jeune équipe de Folimage à Valence. Déjà friand de voyages, il enseigne l’animation pendant un an à La Réunion avant de réaliser son propre court-métrage, Trois Petits Chats, en 1994. Ce film lui vaut d’être remarqué par le grand réalisateur Michaël Dudok de Wit, avec lequel il collabore sur Le Moine et le Poisson, primé au festival d’Annecy en 1995. Par la suite, Guy Delisle participe à la production de nombreuses séries télé : Papyrus, les Contes du chat perché et même... La Mouche d’après Lewis Trondheim.

C’est son expérience de superviseur de l’animation en Chine qui lui fournit la matière de Shenzhen, à la fois carnet de voyage et chronique drolatique d’un animateur confronté au système de production chinois et, plus largement, à une culture impénétrable. Le virus de la bande dessinée s’est en effet à nouveau emparé de Guy, qui publie la plupart de ses travaux à L’Association : outre Shenzhen, citons Aline et les autres, remarquable exercice de style proche de son travail en animation, nommé par le Comics Journal parmi les cinq meilleurs albums européens parus en 1999, et suivi en 2001 par Albert et les autres. Dessinant parallèlement la série humoristique Inspecteur Moroni chez Dargaud, l’auteur publie en 2002 Pyongyang, un nouveau récit de voyage lié à son métier d’animateur, cette fois en Corée du Nord. Entre le labeur ubuesque de l’animateur dans un studio frisant l’amateurisme et les visites obligatoires des monuments à la gloire des tyrans nord-coréens, ce nouveau volume est un témoignage aussi précieux que drolatique sur le pays le plus fermé de la planète. Par son regard à la fois acéré et bienveillant sur une culture étrangère, Chroniques birmanes constitue le prolongement de la démarche initiée avec Shenzhen et se présente comme le troisième volet de la série d’ouvrages que Guy Delisle consacre à ses séjours en Asie. Avec Chroniques de Jérusalem, il reprend encore une fois le mode du journal de bord pour raconter son expérience en l’Israël où il a séjourné entre 2008 et 2009. La matière y est si dense qu’il lui consacre plus de 330 pages. Guy Delisle connaît un succès international et ses oeuvres sont traduites en 13 langues. Il fait notamment partie des quelques auteurs francophones qui font carrière aux États-Unis où chacune de ses bandes dessinées est tirée à 20 000 exemplaires. Il a d’ailleurs été nommé deux fois aux Eisner Awards et invité au Comicon de San Diego en 2007.


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