Interview de Herik Hanna (scÚnariste de Bad Ass)

Ton héros, Dead End, est un super-vilain. Es-tu fan de super-héros ? D'où vient cette envie d'écrire une série dans ce genre ?

Je suis un lecteur de comics depuis de longues années. Évidemment, ce sont des univers tentants et séduisants, surtout quand on est fan depuis la première heure ! Mon éditeur David Chauvel m'en a donné l'occasion. Son pitch : « Fais ce que tu veux et amuse-toi avec 70 ans de comics américains. » Comment passer à côté d'une telle opportunité ?

Qu'est-ce qui était le plus important pour démarrer ce récit : les personnages, l'ambiance, la ville ?

Ce sont toujours les personnages qui sont les plus importants pour moi, parce qu'ils sont le point d'ancrage du lecteur. C'est le modèle auquel il va s'identifier, ou au contraire tenter d'échapper. Je fais rarement du « Où ? Quand ? Comment ? ». Je fais surtout du « Qui ? ».

Parce que ce sont des supers héros, tu les as situés dans une ville américaine : Roman City.

C'est un clin d'œil pour les fans, une référence à Gotham City, la ville de Batman. Gotham vient de gothique, donc Roman est son pendant.

Y a-t-il d'autres références à tes séries et tes héros préférés ?

Oui, plein ! On n'a pas essayé de faire Y a-t-il un pilote dans l'avion ?, c'est-à-dire d'enchaîner les références par principe, mais il y en a beaucoup quand même. Il s'agit de clins d'œil détournés ou des marques qui sont parodiées via le prisme de l'univers Bad Ass. Cela confère à rendre un hommage, parodique et respectueux à la fois, à ces inspirations.

La grande surprise, c'est que tu traites tout ça avec énormément d'humour. Cette histoire ne serait pas la même s'il n'y avait pas autant d'astuce dans la création, tant graphique que narrative. C'est une série vraiment drôle. Tu t'en étais empêché jusqu'à aujourd'hui ?

Pas précisément, mais pour mes trois premiers albums, j'ai travaillé pour des collections particulières et je m'y étais penché sérieusement. Je débutais dans ce métier. Je continue d'apprendre et de débuter d'ailleurs, mais j'avais la volonté de faire au mieux en prenant tout très au sérieux, en écrivant des intrigues psychologiques, avec des rebondissements et des enquêtes très poussées comme dans 7 détectives. J'ai ensuite joué avec les codes du polar pour Le Casse – L'Héritage du kaiser. Cette fois, c'est différent puisqu'il s'agissait de se faire plaisir ! C'est mon premier projet personnel chez Delcourt. J'aime écrire des trucs marrants, absurdes et débiles. C'est la première fois que je suis libéré des « chaînes » de la collection. Les lecteurs vont découvrir mon style détaché.

Après avoir écrit du polar, de la science-fiction, on découvre donc le vrai Herik Hanna ! Ce qu'on trouve dans cette création proche du comics te ressemble plus ?

Oui. Cela ne veut pas dire que les commandes pour les collections n'étaient pas un immense plaisir pour moi. Mais cette fois, j'écris sur un sujet où tout est possible. C'est génial d'avoir une page vierge, avec en toile de fond autant de références aux comics américains. Respecter le genre tout en le détournant, surtout en s'amusant, mais en étant respectueux du matériel de base. D'où la nécessité d'avoir une intrigue située aux États-Unis, de correspondre aux lois du genre, et aux grandes règles établies par 70 ans de comics américains.

Quand on évoque les super-héros, on pense à leurs super pouvoirs. Qu'as-tu imaginé pour tes personnages ?

C'est justement un des attraits de Bad Ass. Quel est le super pouvoir de Dead End ? Il y a bien une explication partielle qui sera donnée en fin d'album, mais est-ce vraiment son super pouvoir et est-ce que ça marche vraiment ? C'est une première supposition à la fin du premier tome. J'aime que le lecteur puisse se faire son idée au fur et à mesure des quatre albums.

Plutôt qu'un super pouvoir, ton héros a plein de gadgets et plein d'idées pour désarçonner ses adversaires. Ton modèle, c'est plutôt Batman que Superman ?

Pas du tout ! Notamment parce que c'est un super vilain et qu'il ne peut, de fait, être rangé dans cette catégorie, et puis on a « notre » Batman. Il y a évidemment des personnages un peu génériques auxquels on rend hommage, très sincèrement. Ce sont les grandes icones du genre. Mais, Jack, alias Dead End, est un patchwork de  plusieurs personnages : un peu de Deadpool, un personnage de Marvel assez déjanté que j'aime beaucoup, un peu de Bullseye (aussi chez Marvel), et un peu de Death Stroke (DC). Je ne peux assurément pas nier ces influences-là, mais le résultat en fait-elle une copie ? Je ne le pense pas. Jack a ses propres caractéristiques et sa propre folie ; c'est vraiment un personnage original, tout comme The Voice le sera dans le tome 2. Les deux premiers tomes sont les deux piliers de l'histoire. On y découvre la genèse des deux principaux protagonistes, avant la complication au tome 3 et le dénouement au 4ème volume. Ces deux personnages originaux, évoluant dans un monde très référencé, sont une somme d'influences qui ont servi à leur création.

Tu alternes entre des périodes contemporaines et des flash-backs où l'on apprend à connaître ce personnage, notamment comment il est devenu Dead End. Tu ne voulais pas raconter son parcours chronologiquement ?

Le rythme de la narration, avec l'utilisation du flash-back, est arrivé naturellement. Il s'agit de découvrir ce nouveau héros, énigmatique au début, voir le côté incongru de sa genèse, comment il a obtenu ses prétendus super pouvoirs, jouer avec ses oppositions, parce qu'il y a une énorme évolution dans la vie de Dead End. C'est aussi valable pour tout le monde : sommes-nous encore les enfants et les adolescents que nous avons été ? Quelle part de rêve a-t-on conservé ? Quelle part de fantaisie, d'absurde, ou de délire, nous en reste-t-il ? Qu'est-on devenu aujourd'hui ? Le récit ne traite pas de ce thème directement, mais la progression entre l'ado et l'adulte est intéressante à creuser via les flash-backs.

Il s'agit donc d'une histoire de revanche post adolescente. Jack a besoin de se venger d'événements subits auparavant, et la vengeance va l'aider à avancer.

Oui, c'est un moteur chez lui. Une bonne vieille vengeance. Ça occasionne  quelques scènes d'humour gratuit, avec quelques blagues pourries totalement gratuites, mais sa vengeance est-elle désintéressée ? Non, pas forcément. Elle est juste envisagée sous le prisme d'un esprit un peu dérangé et torturé. Et ça n'en fait pas pour autant un personnage déplaisant ! C'est tout le paradoxe. Ce type est un paradoxe vivant ! C'est pour ça que je l'aime beaucoup.

Comment as-tu rencontré et collaboré avec Bruno Bessadi, qui dessine cette histoire ?

Dès que David Chauvel et Guy Delcourt ont accepté le scénario, on a cherché un dessinateur. Je ne connaissais pas Bruno, seulement sa série Zorn & Dirna et je n'imaginais pas que ça puisse convenir. Mais je me suis bien trompé car il est, comme moi, ultra fan de comics et un grand collectionneur de Hulk ! Lorsque j'ai découvert ses tortues Ninja sur son blog, j'ai commencé à changer d'avis car son trait est beaucoup plus marqué comics, mais il n'avait pas eu le loisir de l'exploiter. Et quand il a dessiné les premières esquisses de Dead End, le design du personnage correspondait exactement ce que j'avais décrit dans le scénario ! Bruno a ajouté deux détails que j'adore : la mèche de cheveux blonds qui dépasse du masque, qui donne ce look enfilé à la va-vite, et les Converse, qui sont les chaussures que je porte tous les jours depuis que j'ai quatre ans ! Étant donné que c'est mon premier projet personnel, j'avais un peu d'anxiété, à vouloir réaliser le meilleur livre possible, et Bruno s'est révélé être encore plus exigeant, et encore plus maniaque que moi-même ! J'adore travailler avec lui, c'est vraiment un plaisir.

As-tu déjà tout écrit jusqu'à la fin du dernier tome ?

Oui. Cela permettait d'avoir le film complet en amont, avant même la sortie du premier album. Cela nous permettait ainsi de régler les petits détails de synchronisation de l'histoire. Par exemple, si j'avais une idée sur le tome trois qui concordait un peu moins bien avec une scène du premier, je modifiais une tournure ou j'ajoutais un détail pour que ça fonctionne. On évite les erreurs, même si on n'est jamais à l'abri, et on propose alors un univers uniforme, en quatre albums qui se suivent et qui sont déjà prêts.


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