Première constatation, qui surprendra peut-être les lecteurs de Garulfo et De cape et de crocs, D n’est pas une bande dessinée humoristique. En revanche, c’est une œuvre dans la lignée de vos précédentes séries, basée sur la relecture d’un mythe littéraire. Après les contes de fées et les histoires de cape et d’épées, c’est, en effet, la figure du vampire qui est ici revisitée.

D contient tout de même quelques touches d’humour anglais, ce qui était inévitable vu le contexte. Je me suis notamment amusé à jouer avec une forme de discours très prisée par nos voisins d’outre-Manche, à savoir l’understatement, qui consiste à atténuer ses réactions pour provoquer un effet comique. Mais, sur le fond, je suis effectivement guidé par la même démarche que pour Garulfo et De cape et de crocs : puiser aux sources d’un genre pour essayer d’en tirer quelque chose de novateur. Ce n’est pas pour autant de la parodie : si nous jouons avec les codes et les archétypes d’un mythe, c’est pour en retrouver l’essence, et cette prise de recul n’exclut pas de raconter une vraie histoire au premier degré, avec une intrigue solide, de belles images, et des personnages auxquels le lecteur puisse s’attacher.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au vampire ? C’est une figure qui a connu de nombreuses incarnations dans la littérature, au cinéma, etc.

Pour ma part, je n’étais pas spécialiste : je connaissais simplement les films produits par la Hammer, le Nosferatu de Murnau, son remake par Werner Herzog, et j’avais lu certains romans d’Anne Rice. Par contre Bruno Maïorana est un véritable érudit vampirique, qui a tout lu, tout vu sur le sujet ! Je savais qu’il avait depuis longtemps l’envie de se frotter à ce mythe, mais je sentais aussi qu’il mettrait la barre très haut. Il a été convaincu par mon ébauche de scénario et c’est ainsi que nous nous sommes lancés.




De quelle manière avez-vous donc abordé le personnage du vampire afin de lui apporter un éclairage original ?

Tout d’abord, j’ai rattrapé mon retard en me plongeant dans les œuvres fondatrices : Dracula de Bram Stoker bien sûr, mais aussi Carmilla de Sheridan le Fanu ou Le Vampire de John William Polidori. J’ai alors compris que le vampire était un mythe profondément lié à l’Angleterre victorienne. Il faut se souvenir que c’est également dans ce contexte que sont nés les personnages du Docteur Jekyll ou de Dorian Gray, et il ne s’agit pas là d’une coïncidence : il me semble que l’atmosphère oppressante de l’époque victorienne a favorisé par réaction une littérature basée sur le refoulement et l’expression de pulsions sexuelles ou meurtrières. Il est donc devenu très rapidement évident qu’il fallait que notre histoire se situe dans l’Angleterre de la fin du XIXe siècle. Dans ce but, nous avons d’ailleurs effectué des repérages à Londres.

Le personnage principal de cette histoire évoque quant à lui le célèbre explorateur Richard Burton…

Ce qui est amusant quand on commence à se documenter sur un sujet, c’est que l’on fait assez rapidement des connexions inédites. Le processus qui m’a amené à m’inspirer de Burton pour le personnage de Drake est le suivant : j’ai pris conscience de son extraordinaire potentiel scénaristique il y a des années via le roman de Philip José Farmer, Le Monde du fleuve, et grâce au long métrage de Bob Rafelson, Aux sources du Nil. C’est un personnage incroyable, « bigger than life », qui déborde du cadre étriqué de la société victorienne. Il me semblait logique de mettre en scène une telle figure, ou du moins un double de fiction, dans une histoire de vampires. J’ai eu la confirmation de cette intuition : au cours de mes recherches pour D, j’ai appris que Burton avait traduit des contes indiens mettant en scène des vampires, et que Bram Stoker l’avait contacté à ce sujet. Par ailleurs, il semble que Stoker se soit inspiré de son apparence physique impressionnante pour décrire le Comte Dracula.

Concernant le personnage du vampire, quel traitement lui réservez-vous ? Dans ce premier volume, il y a bien un personnage qui s’apparente à cette figure mais son comportement ne correspond pas tout à fait à celui qui lui est généralement associé…


Nous allons présenter dans D plusieurs vampires, qui seront à la fois fidèles aux archétypes du genre et assez décalés. La série est prévue sur 3 ou 4 volumes et le lecteur aura l’occasion de découvrir d’autres incarnations de ce mythe, très différentes, et parfois très surprenantes. Mais
pour l’instant, je ne peux pas en dire plus sans dévoiler trop de mystères.

Ne pouvez-vous pas nous éclairer sur le titre de la série ?

Non, car c’est un titre qui peut recouvrir plusieurs choses et j’aime bien laisser au lecteur la possibilité de faire travailler son imagination. D’une manière générale, j’aime le fait de ne pas tout expliquer, de laisser des zones d’ombre, afin que le lecteur puisse s’approprier l’œuvre. Et je constate avec plaisir que la confiance que je place dans le lecteur est souvent récompensée, comme en témoigne le succès de De cape et de crocs, une BD « grand public » où les personnages s’expriment à l’imparfait du subjonctif. J’ai le sentiment que, dans une société où les gens sont souvent pris pour des imbéciles, si l’on respecte le public et qu’on mise sur son intelligence, il nous suit sans problème.

D est enfin l’occasion pour vous de reformer le « trio magique » responsable du succès de Garulfo : Bruno Maïorana au dessin, Thierry Leprévost aux couleurs et vous-même au scénario…

C’est effectivement un plaisir de retrouver Bruno et Thierry, car c’est une équipe où chacun est complémentaire : Bruno est un dessinateur formidable, qui a poussé très loin ses recherches sur le plan esthétique ; quant à moi, je suis plutôt du côté de la narration, puisque, en plus de l’histoire et des dialogues, je fournis également à Bruno un storyboard. J’aime quand la lecture est fluide, que tout s’enchaîne harmonieusement : je considère que le lecteur ne doit pas se préoccuper de la forme, pour mieux se concentrer sur le contenu. Quant à Thierry, comme il est lui-même dessinateur, il comprend bien le travail de Bruno et arrive très bien à le mettre en valeur sans pour autant que les couleurs ne noient le dessin. Il y a une véritable alchimie entre nous et il me semble que chacun a encore progressé depuis notre précédente collaboration.


Vous étiez, semble-t-il, un fervent amateur du mythe du vampire, bien avant de vous lancer dans D. Comment cela vous est-il venu ?

Un soir, lorsque j’étais enfant, je me suis relevé la nuit pour regarder la télévision et je suis tombé sur Nosferatu de Murnau. J’en suis resté terrorisé pendant plusieurs jours. Autant vous dire que j’ai été bien puni de mon audace (rires) ! Par ailleurs, bien qu’ayant grandi dans un foyer où il n’y avait pas beaucoup de livres, le Dracula de Stoker traînait sur une étagère et m’attirait terriblement. J’ai dû attendre plusieurs années avant d’y avoir accès et c’est par la suite que je me suis pris de passion pour les vampires. Pour tout vous dire, j’avais deux rêves d’enfance : premièrement, dessiner ma propre bande dessinée (ça, c’est fait depuis longtemps) ; et deuxièmement, dessiner ma propre histoire de vampire et c’est également chose faite désormais. Il ne me reste plus qu’à mourir (rires) ! Il faut dire que pendant mon adolescence, j’étais tellement fasciné par la figure du vampire que j’allais jusqu’à me promener dans les cimetières, dans
l’espoir d’en rencontrer un…

Qu’est-ce qui vous a fasciné dans ce mythe ?

Il me semble qu’il se situe au carrefour de plusieurs fantasmes d’adolescents. D’abord l’immortalité ; un thème notamment très bien traité par Anne Rice. Il y a aussi l’érotisme intrinsèque de cette figure. C’est le plus séduisant de tous les monstres, surtout si on le compare à la momie ou au zombie (rires) ! Résultat : quand on est une femme, on rêve d’être séduite par tel homme, et quand on est un homme, on est tout simplement jaloux ! Si l’on ajoute à cela la dimension diabolique du vampire, on obtient l’alliance parfaite d’Eros et Thanatos, des pulsions de vie et de mort. Enfin, il a des raisons esthétiques à cette fascination : je trouve l’iconographie vampirique
très belle, très raffinée.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le scénario d’Alain Ayroles ?

Alain et moi avions envie de retravailler ensemble après Garulfo et, pour plaisanter, j’avais lancé l’idée du vampire, loin de penser qu’il allait s’en saisir. Ce qui m’a plu dans son scénario, c’est l’idée de renouer avec les sources du mythe, d’aller vers une sorte de classicisme, en oubliant les incarnations modernes du vampire. Mais surtout, Alain a développé une réelle intrigue au fil
de volumes de D et c’est cela qui m’a attiré.

Après l’univers de contes de fées de Garulfo, vous nous plongez dans l’Angleterre victorienne. Votre style graphique a-t-il évolué en conséquence ?

Cette évolution s’est faite malgré moi : après avoir dessiné une planche, il m’arrivait souvent de remarquer des changement dans ma manière de dessiner mais sans pouvoir les expliquer, ni surtout, les reproduire sciemment… Il y a quelque chose de non-contrôlé derrière cette évolution, qui est effectivement lié à ce nouveau contexte. Après avoir travaillé 9 ans sur Garulfo, j’avais fini par maîtriser les codes liés à cet univers : les décors, les habits, etc. Mais en commençant à travailler sur D, je me suis aperçu que je ne connaissais rien à l’Angleterre victorienne et j’ai dû repartir de zéro, ce qui est assez frustrant. Un exemple : il m’a fallu un certain temps avant de comprendre comment reconstituer les intérieurs victoriens, car ce n’est tant une question de type de décoration que de quantité. Là où nous mettrions une table, l’Anglais de cette époque en mettait trois !

Ce qui est étonnant dans votre collaboration avec Alain Ayroles, c’est qu’il va jusqu’à vous fournir un storyboard assez détaillé pour chaque planche. La narration est donc un aspect de la bande dessinée qui vous intéresse moins ?

Je me considère effectivement plutôt comme un graphiste que comme un dessinateur : j’essaie faire passer des choses par l’intermédiaire du trait plutôt que par le biais de la forme générale du dessin. Par ailleurs, je suis bien conscient des impératifs de la bande dessinée en terme de lisibilité, mais c’est quelque chose auquel j’ai eu du mal à me faire car c’est le dessin « pur » qui m’intéresse. Ceci dit, le fait qu’Alain m’envoie des storyboards reste un motif de conflit – amical, rassurez-vous – entre nous. Car cela peut-être paralysant : d’une part parce que la composition du dessin est déjà présente dans l’esquisse, ce qui m’enlève une partie du plaisir ; et par ailleurs parce que l’esquisse contient une force et une beauté instinctive qu’il est difficile de reproduire. C’est pour ça que je dis souvent à Alain : « Arrête de me mâcher le travail » (rires) ! Ceci dit, l’un des aspects les plus intéressant dans le travail en collaboration avec un scénariste, c’est que ce dernier va nous obliger à dessiner des choses que l’on n’a pas l’habitude, ou pas envie, de dessiner. Quand on est « auteur-compositeur », on est bien souvent tenté au contraire de servir
la soupe à soi-même.

Un mot sur votre collaboration avec Thierry Leprévost aux couleurs ?

Dans la mesure où je suis un coloriste très médiocre, j’ai vite compris qu’il fallait que je travaille avec un coloriste. Les premiers essais de Thierry sur Garulfo m’ont beaucoup surpris : cela ne correspondait pas du tout à ce que j’imaginais, mais cela fonctionnait très bien. Depuis ce temps, je lui laisse une totale liberté – ce qui m’est difficile, je dois l’avouer – car je m’incline devant son talent. Thierry a le don de me surprendre : récemment encore, pour la couverture de D, il a fourni
un travail auquel je ne m’attendais pas du tout. Mais c’est très bien comme ça.













© Guy Delcourt Production, 2009 - Ayroles, Maïorana et Leprévost