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EULENBURG, Philipp zu

Tome 2, pp. 36-38

Le Prince Philippe zu Eulenburg (1847-1921) fut l’ami et le proche conseiller de l’Empereur Guilaume II. L’histoire retint son nom parce qu’il fut avant tout tourmenté par une affaire qui porta son nom, l’affaire Eulenburg, qui prit des proportions très importantes et déstabilisa l’Allemagne pendant de nombreux mois. De 1907 à 1909, l’Allemagne impériale fut tour à tour amusée et mortifiée par une série de révélations diffusées dans la presse – celle, entre autre, de Maximilian Harden, éditeur de la Zukunft – de procès en diffamation et de discours au Reichstag qui tous tournaient autour de l’accusation d’homosexualité portée à l’encontre du Chancelier Bülow et de deux membres distingués de l’entourage de l’Empereur Guillaume II, Kuno Molkte et Philipp Eulenburg [1] . Comme le rappelle Emil Ludwig, l’un des plus célèbres biographes de Guillaume II, la sexualité de l’Empereur, qui ne chercha jamais à avoir de maîtresses, resta un sujet longtemps interdit et équivoque. « Herbert Bismarck, au début du règne [de Guillaume II] déclara même comme nécessaire : « de trouver une maîtresse pour l’empereur parce qu’alors il sera plus facile de le manier ». Au premier régiment de la garde : « il était défendu de raconter des histoires obscènes en présence du Prince mais cet ordre n’était pas observé chez les hussards de la garde et le jeune Maître, qui était friand de toutes les plaisanteries se mit à souffler gaiement dans ce nouvel instrument qu’il venait soudain de découvrir, et dont il continuera à jouer sa vie durant ; pourtant, cette musique ne signifie rien ». Ce témoignage à d’autant plus d’importance qu’il vient d’Eulenburg [2] ».

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"Derrière Lui, l’homosexualité en Allemagne" - 1908

Malgré son tempérament et sa froideur envers son épouse, l’Empereur entretenait une angoisse incessante qui le poussait à camoufler ses faiblesses et à s’interdire toute pratique contre nature mais cette angoisse ne semblait pas assez tenace pour qu’il s’empêche de s’entourer continuellement d’hommes efféminés, tels que Fritz Krupp, Kuno Molkte, Eulenburg et son cercle d’intimes, dont aucun étaient normaux [3] . Marcel Proust s’intéressera sérieusement à l’affaire Eulenburg qui deviendra l’une des origines de son désir de traiter le thème de l’homosexualité, notamment dans Sodome & Gomorrhe. Quelques références directes à l’affaire Eulenburg apparaîtront dans certains dialogues du personnage du baron de Charlus, à l’instar de cet extrait : « Comme homme, [Guillaume II] il est vil, il a abandonné, livré, renié ses meilleurs amis dans des circonstances où son silence a été aussi misérable que le leur a été grand » [4] . Dans son dernier ouvrage publié en 1986, Magnus Hirschfeld, pionnier de la sexologie [5] , la grande intellectuelle Charlotte Wolff (1897-1986) commente : « La liberté de la presse dans l’Allemagne Wilhelminienne n’avait pas été muselée, et les collaborateurs des hebdomadaires politiques comme Die Zukunft et Die Weltbühne exprimaient leur opinion sans obstacles. Maximilian Harden prenait à cœur l’avenir de l’État Allemand. Il se trouva juif et allemand nationaliste. Son patriotisme était en fait souillé d’un chauvinisme qui le conduisait à révéler devant les tribunaux les penchants homosexuels de personnalités de haut rang proches du Kaiser. Il semble exact que ses motivations pour agir ainsi aient été de sauver le Kaiser de ses amis. Il considérait Philipp Eulenburg et son amant Raymond Lecomte, conseiller à l’ambassade de France, comme les plus dangereux. À ces deux personnages s’ajoutait le Comte Wilhelm von Hohenau et le Comte Jonannes zu Lynar dans l’entourage du Kaiser au château de Liebenberg qui appartenait à Eulenburg. Guillaume II aimait se joindre à la « table ronde » (Freundeskreis) parce qu’il admirait le goût et l’intelligence d’Eulenburg, qui n’était pas seulement son ami intime mais aussi son conseiller politique. Le Kaiser l’écoutait sans réserves. Le goût de Guillaume II pour les homosexuels prouvait qu’il était sensible à l’atmosphère « magique » de leur mode de vie. Et l’intelligence d’Eulenburg était telle que ses flatteries faisaient de lui le compagnon le plus désirable. Mr Lecomte avait un esprit et un savoir vivre qui étaient très apprécié du Kaiser qui, maladroitement, n’eut pas assez de bon sens pour comprendre que cette homme était dangereux pour son pays. En tant que mignon d’Eulenburg il avait l’opportunité d’entendre des secrets d’État qu’il communiquait immédiatement au Ministère des Affaires Étrangères français. Les fonctionnaires français les mettaient à profit, mais gardaient le silence aussi longtemps que la situation leur convenait. Maximilian Harden condamnait ce milieu entourant le Kaiser dans plusieurs articles du Die Zukunft. L’un publié le 17 novembre 1906 fut suivi une semaine plus tard par un autre qui accusait ouvertement les personnes « malades et dégénérées » entourant Guillaume II. Il cita Eulenburg et Kuno von Moltke comme des hommes qui écrivaient et parlaient l’un de l’autre dans le langage fleuri de l’amour. Harden était pleinement conscient que la « Hof affair » avait déjà commencé de nombreuses années avant – il en avait eu vent aux alentours de 1901 – mais le « vice » avait commencé bien avant cela. En 1902 le Dr Moll avait publié un article dans Die Zukunft, dans lequel il écrivait que certaines personnes de la haute société qui se laissaient aller à la déviance de l’homosexualité étaient bien connues du public : « La vérité nue à leur sujet pourrait surprendre même leurs proches, mais ils devraient s’habituer à ce malheur ». Le jeune prince EulenburgNul mieux que le Prince von Bülow, à l’époque premier chancelier du Reich, ne pouvait commenter l’affaire Eulenburg dans toutes ses dimensions. Acteur et spectateur de l’affaire, Bülow vécut le scandale par l’intérieur et c’est de façon très claire et émouvante, même si son aversion pour l’homosexualité ne fait aucun doute, qu’il raconte le drame d’Eulenburg dans le tome II de ses Mémoires : « Ces très fâcheux évènements rappelèrent, toute proportion gardée, les mystères et les sombres perversités qui, deux-cents ans auparavant, sous Louis XIV, avaient abouti à l’institution de la chambre ardente. Le pauvre Eulenburg se vit assailli avec sa famille à Territet, au bord du lac de Genève, sa troisième fille, l’aimable comtesse Augusta, avait pris la clef des champs avec le secrétaire particulier de son père, le sieur Jaroljmek. Comme le père avait refusé son consentement à l’union, effectivement un peu excentrique, des deux amants, on crut d’abord à un suicide de la jeune fille et pendant toute la nuit on la chercha vainement, en fouillant le lac avec des perches. Augusta trouva entre temps le moyen de faire bénir son union. Je reçus d’Eulenburg la copie d’une lettre désespérée qu’il venait d’écrire à l’Empereur et qui commençait par ces mots : « Votre Majesté voit aujourd’hui devant elle un homme affligé d’une douleur infinie, contre laquelle il est impuissant, la pire douleur que puisse éprouver un père aimant, un chef de famille. » Effectivement cet événement était pénible. Je demandai au ministre de Würtemberg, Axel Varnbüler, ami intime d’Eulenburg, qui était ce Jaroljmek. Il me répondit : « C’est le secrétaire particulier et le favori de notre bon Philipp. C’est un Slave du Midi, très bien de sa personne et très romantique. Il a de très grands yeux, des cheveux très noirs et portait, quand je l’ai vu pour la dernière fois, un chapeau de paille ornée de grappes rouges de sorbes. » Eulenburg avait sans doute raison d’écrire à l’Empereur que Jaroljmek était un jeune homme frivole, dont on ne pouvait rien attendre, mais il me paraissait exagérer en disant qu’il répudiait sa fille pour toujours, qu’il ne voulait plus l’entendre nommer chez lui, que son bonheur familial était détruit à jamais, qu’il aurait mieux aimé voir mourir cette fille indigne, que personne ne pourrait plus avoir d’estime pour lui ni pour les siens, et que son tourment était « indicible ». Dans sa lettre d’envoi, il me disait : « Il y a eu bien du soleil dans ma vie, maintenant vient l’ombre épaisse. Il est temps de songer au grand repos. Que Dieu me fasse la grâce de me donner mon dernier jour ! » Je lui écrivis une aimable pour le remonter. Je croyais toujours à la pureté morale d’Eulenburg, mais l’inquiétude avec laquelle il suivait le procès Molkte-Harden, qui se termina par l’acquittement de l’écrivain Maxilian Harden, commençait à me frapper, moi qui savait pourtant depuis longtemps combien il était neurasthénique. Il ne cessait de me prier de faire en sorte que son nom ne fût pas prononcé au cours des débats et qu’en aucune façon il ne fût mêlé à ce procès. Il m’écrivait : « Bien que je n’aie rien à craindre, ce procès m’effraie, parce que je suis très malade. D’ailleurs, je crois qu’il y aurait un danger public à laisser Harden dévoiler de nouveaux scandales. J’ignore comment on pourrait mettre fin à ce procès. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas d’autre moyen que de donner au président l’avis d’avoir à retirer la parole à quiconque dira un mot ne se rapportant pas directement à l’affaire Molkte. » Je fus naturellement obligé de répondre à Eulenburg que, comme premier fonctionnaire de l’Empire, j’avais à laisser la justice suivre librement son cours. Au début de janvier Eulenburg vint me voir, encore sous le coup de la fugue de sa fille. Je lui donnai le conseil d’aller, après ce triste événement, passer quelque temps à l’étranger, ce que tout le monde trouverait naturel ; en passant l’hiver avec les siens en Suisse ou en Italie, il se déroberait aux cancans de Berlin, oublierait les désagréables impressions des dernières semaines et calmerait ses nerfs. D’après ce que m’avaient dit Rathenau et Berger, j’espérais que, s’il quittait Berlin et surtout restait loin de l’Empereur, ses adversaires à la cour, ainsi que Harden, le laisseraient tranquille. Mais ce pauvre homme était comme le moucheron qui toujours revient à la lumière ; il ne pouvait vivre loin de l’Empereur et de la faveur impériale. Malgré mes avertissements formels, il se présenta donc à Berlin en janvier 1907 pour y recevoir la décoration de l’Aigle Noir. Le fait que la plus haute décoration prussienne était conférée à Eulenburg avait déjà causé beaucoup de scandale. Mais quand on le vit assister à la cérémonie de la remise des décorations et que l’Empereur lui donna l’accolade avec une cordialité particulière, ses adversaires à la cour, en particulier les chefs de cabinet, s’émurent et Kronprinz ne cacha pas son irritation. De tous côtés on recommença à s’ameuter contre lui et en mai 1907 l’Empereur, qui lui avait marqué tant de bienveillance pendant des années, se détourna de lui avec beaucoup de brusquerie. Au cours d’une inspection, il avait dit à mon frère Charles-Ulrich, qui commandait à cette époque le deuxième uhlans de la garde, qu’il me trouvait trop bon, trop peu énergique à l’égard d’Eulenburg, qu’il me fallait enfin être un peu plus raide. Quelques jours Die Zukunft, la revue de Maximilian Hardenplus tard, le 31 mai 1907, je reçus de l’Empereur, une lettre qui disait en substance ceci : Sa Majesté avait appris que depuis des mois Eulenburg était attaqué dans la Zukunft de Harden, et, n’intervenait pas ; il s’était mis seulement en rapport avec Harden, en sous main et l’avait prié de ne pas poursuivre ses attaques ; malgré cela il avait assuré Sa Majesté, dans plusieurs lettres, qu’il ignorait les articles de Zukunft et ne lisait pas cette revue ; Sa Majesté était obligée de supposer que Harden possédait des lettres d’Eulenburg à Molkte compromettantes à tous égards ; Sa Majesté avait entendu dire d’autre part que pendant qu’elle rendait visite à Eulenburg en son château de Liebenberg, Eulenburg avait invité divers personnages tarés, entre autres un diplomate français [Raymond Lecomte ] de si mauvaise réputation que jamais le ministre de Prusse à Munich ne l’avait invité ; l’Empereur était indigné d’avoir été mis dans cette situation par Eulenburg. La lettre de Sa Majesté concluait en ces termes : « Je compte donc qu’Eulenburg demandera immédiatement sa mise en congé. Si l’accusation des mœurs perverses qui est portée contre lui est sans fondement et s’il a vis-à-vis de moi la conscience absolument nette, qu’il fasse à ce sujet une déclaration franche. Dans le cas contraire je demande qu’il renvoie l’ordre de l’Aigle Noir et qu’en évitant tout esclandre il se rende à l’étranger. » J’appris dans l’entourage de l’Empereur que Guillaume II avait été poussé à cette décision par le prince de Fürstenberg, qui avait supplanté Eulenburg comme favori, et détestait son prédécesseur. Je fis connaître à Eulenburg cette décision de souverain, avec tous les ménagements possibles, par son ami Varnbüler. Eulenburg m’écrivit alors : « Voilà une fin affreusement brutale. Non que je souffre de perdre de brillants avantages extérieurs, car cela me donne au contraire un agréable sentiment de liberté. Tu aurais tort aussi de me croire désolé parce que je perds l’amitié que l’Empereur m’a fidèlement gardée pendant des années, car je connais trop bien ce pilote, qui met toujours son suroît bien avant que cette précaution ne soit nécessaire. C’est seulement la façon grossière dont il me donne le coup de grâce qui me cause une déception ; pourtant je comprends qu’étant donné la vilaine tournure que prend ma cause, grâce aux menées Holstein-Harden, le monarque désire être débarrassé aussi vite que possible d’un ami incommode. Et je crains qu’aux yeux de l’Empereur on ne me fasse passer pour très coupable. C’est à ce propos que j’implore ton secours, sur lequel je compte. Je ne l’implore pas pour moi, ô non ! mais seulement pour ma femme, mes enfants, que tu connais depuis longtemps et que tu aimes. Au cours de l’instruction je n’ai pas de témoin à redouter. Je me sens complètement innocent et puis attendre, mais je redoute de faux témoins, parce que Holstein n’y regarderait pas à dix mille marks, s’il pouvait trouver pour ce prix un témoin dont la déposition serait irréfragable. Il est inouï que Harden et Holstein aient pu parvenir à un tel degré de puissance par les révocations auxquelles on a procédé (Kuno Molkte, les deux Hohenau). Tout de même je trouve que tu as eu absolument raison de laisser commettre ces fautes incroyables, car une crise a été ainsi évitée. Tu vois, mon cher Bernard, comment j’envisage la situation, et que je suis très loin de me formaliser de ce que tu as fait en dernier lieu dans mon affaire. Je te remercie aussi très cordialement pour la façon dont tu t’es servi du fidèle Axel. Je sais par Axel Varnbüler et mon cousin Auguste Eulenburg comment tu t’es employé et t’emploies encore pour moi, comme un vieil ami dans ma très dangereuse situation et t’en serai toujours reconnaissant. » Quelques jours après avoir reçu la lettre de l’Empereur je lui écrivis que Philipp Eulenburg était très malade, et qu’il m’avait fait savoir par dépêche qu’il voulait être mis en congé définitif, au lieu de rester, comme il était à présent, en congé à demi-solde ; j’ajoutais que dans cette pénible affaire il s’agissait d’une part de tenir la couronne tout à fait hors de cause et d’autre part, tout en respectant les formes légales, de ne pas étaler trop de scandales, pour la joie de l’étranger. Mon frère Alfred, qui était lié depuis sa jeunesse avec Philipp Eulenburg, avait été avec lui étudiant à Strasbourg et ensuite référendaire à Neu-Ruppin, m’écrivit dans l’hiver 1907-1908 : « Le tout, c’est qu’Eulenburg, malgré son lamentable état physique et moral, se défende sans ambiguïté, de la façon la plus claire, maintenant que son procès est engagé, comme l’annoncent les journaux. J’espère qu’il se rend compte de sa situation et ne s’abandonne à aucune fatale illusion ». Mais au lieu de procéder ainsi, Eulenburg chercha son salut dans je ne sais quelles inventions et quels faux-fuyants, prétendant surtout que toutes les attaques dirigées contre lui venaient des Jésuites, qui ne pouvaient lui pardonner les idées anti-catholiques qu’il avait professées à Munich. Le seul rayon de soleil dans ce procès d’Eulenburg, comme dans celui des autres égarés, les deux Hohenau et Lynar, fut la fidélité de leurs épouses pendant cette épreuve. La princesse d’Eulenburg n’a jamais douté de son mari, elle l’a toujours défendu envers et contre tous. Quand Philipp Eulenburg mourut en automne 1921, elle écrivit à ma femme, qui lui avait envoyé ses condoléances, que son unique désir était d’être bientôt réunie à son cher « martyr ». Le député Spahn ayant prétendu que j’aurais dû informer plus tôt l’Empereur des mœurs de quelques-uns de ses amis, j’avais répliqué, dans mon discours au Reichstag du 28 novembre 1907, que des faits précis n’étaient parvenus à ma connaissance qu’au printemps 1907, et qu’un ministre responsable ne pouvait porter de pareilles accusations que s’il était en mesure de donner des preuves. J’avais ajouté : « Quels commérages et quels mensonges n’entendons-nous pas aujourd’hui ? N’ai-je pas été moi-même l’objet d’accusations indignes, d’absurdes calomnies ? » Je faisais allusion par ces mots au procès que j’avais intenté contre « l’écrivain » Adolf Brand. Comme je faisais un séjour à Flottbek, on m’avait annoncé que ce Brand, fondateur d’une société qui prétendait « justifier » l’homosexualité, affirmait que j’avais eu de telles mœurs, et que l’on me demanda si j’hésiterais à lui intenter un procès. Je répondis en déposant immédiatement un plainte. Le procès fut plaidé à Moabit. Philipp Eulenburg assista à l’audience, manifestement dans l’espérance de pouvoir faire une déclaration utile pour lui-même. L’accusé, individu crapuleux, était assis près du banc où j’avais pris place comme plaignant. Au cours de ma déposition je déclarai que je trouvais les pratiques en question répugnantes et parfaitement inconcevables. J’ajoutai : « Cette déclaration, que je fais sous serment, concerne non seulement les infractions au paragraphe 175 du Code, mais toutes dispositions contre nature et perverses, sous toute forme et à tout degré. » Quand je fis cette déclaration, il y eut un mouvement dans toute la salle, qui était pleine. A la fin de ma déposition je fis remarquer que ceci était le premier procès que j’eusse jamais intenté, que je l’avais engagé dans un intérêt de salubrité publique, et je dis q’en présence de calomnies aussi viles et aussi absurdes je faisais appel à la protection des tribunaux et à la sévérité des lois. Brand fut condamné au maximum de la peine, un an et demi de prison. Avant la proclamation du jugement, il avait formellement rétracté ses calomnies, en exprimant le regret de s’être trompé. Avec un air solennel, qui dénotait un état véritablement pathologique, il ajouta qu’en ce jour pour lui si sombre sa seule joie avait été d’apercevoir le « noble » prince Philipp Eulenburg. Quand ma déposition fut terminée et que je pus me retirer, les juges se levèrent et s’inclinèrent devant moi, ainsi que toutes les personnes présentes dans la salle. Le malheureux prince d’Eulenburg, pressé par Harden et les avocats de la partie adversaire, ne se décida qu’au bout d’un certain temps à affirmer sous serment qu’il ne s’était jamais rendu coupable d’actes contre nature. Cependant, dans le procès scandaleux de Munich, un pêcheur de Starnberg avoua au printemps 1908 qu’il avait commis ce délit avec Eulenburg. Un procès pour parjure fut intenté au prince ; mais en raison de l’état de santé de l’accusé, il ne put pas être poursuivi jusqu’au bout et ne fut jamais repris, parce qu’Eulenburg se déclara toujours hors d’état physiquement de subir un interrogatoire. Etait-il coupable ? Quelques années plus tard je rencontrai à Berlin un des jurés qui avaient siégé dans le procès par parjure. Il me dit : « Nous avions tous la conviction que le prince Eulenburg était coupable. Nous l’aurions tout de même acquitté. C’était une affaire bien ancienne et ce pauvre homme âgé nous faisait de la peine. »

ajouté le mardi 2 octobre 2007, par David V

Notes

[1] D’après John Grand-Carteret, Derrière Lui, l’homosexualité en Allemagne – Paris, 1908. John Grand-Carteret (1850-1927) était journaliste français, connu pour ses anthologies illustrées.

[2] Emil Ludwig, Guillaume II, Payot – 1930, p.271.

[3] D’après Emil Ludwig, Guillaume II, Payot – 1930, p.271.

[4] Marcel Proust, Sodome & Gomorrhe, Gallimard ed. de la Pléiade, ed. Tadié – 1987-1988, p.338.

[5] Le docteur Magnus Hirschfeld (1868-1935), contemporain de Haber (1868-1934), pionnier allemand de la défense des homosexuels (il fut le premier à avancer publiquement que l’homosexualité est innée et demande à être respectée) tenu le rôle d’expert médical pour la défense dans le procès intenté par Harden, et fit clairement entendre à la cour que l’homosexualité était innée et que pour cette seule raison elle ne pouvait être punie.