KRACAUER, Siegfried, L’Histoire des avant-dernières choses, Stock – 2006.
Lorsque Siegfried Kracauer mourut le 26 novembre 1966, ses amis n’étaient pas seulement affligés de sa soudaine disparition, ils s’inquiétaient également du destin que connaîtrait le livre sur l’histoire, livre qui avait été l’objet principal de son travail pendant ses dernières années et qu’il laissait inachevé au moment de sa mort. A en juger par ses conversations, et par les parties du manuscrit qu’il avait présentées à des lecteurs choisis et à des groupes de discussion, ou qu’il avait publiées sous forme d’articles, il était évident que Kracauer avait des choses importantes à dire sur l’histoire ; et comme il n’avait abordé le sujet qu’assez tard et n’en avait guère parlé dans ses précédents écrits, ce livre sur l’histoire constitue une facette nouvelle de la pensée de Kracauer, à défaut de laquelle notre jugement et notre compréhension de la personne et du penseur qu’il était resteraient incomplètes. C’est donc avec un grand soulagement que ses amis et collègues apprirent que la plupart des chapitres de l’ouvrage avaient été rédigés par Kracauer avant sa mort, et que pour les parties restées inachevées, il avait laissé des synopsis détaillés permettant de combler les lacunes et de saisir l’orientation de sa pensée. Nous sommes tous reconnaissants à Mme Lili Kracauer, ainsi qu’à l’Oxford University Press, pour le soin qu’elles ont apporté à la préservation de cet important ouvrage, et pour nous l’avoir présenté, à nous et aux autres lecteurs, sous une forme qui nous le rend accessible.
Le nom de Siegfried Kracauer était resté gravé dans ma mémoire depuis l’époque où j’étais étudiant à Heidelberg dans les années 1920 et où je lisais avec admiration nombre d’articles qu’il publiait dans la Frankfurter Zeitung. Je ne l’ai connu que quelques années plus tard à New York, mais nos relations se transformèrent en une étroite amitié, de celles qui ne se nouent pas facilement ni souvent entre personnes de générations différentes. Nous avions de fréquentes conversations, soit de vive voix, soit au téléphone, et elles portaient principalement sur le sujet qui constituait son intérêt majeur au cours de ces années et qui devint aussi l’un des miens : l’histoire.
Kracauer ne fit guère d’enseignement ou de conférences, mais il participait activement à beaucoup de colloques ou de groupes de discussion, notamment au Séminaire sur l’Interprétation à la Columbia University. Versé dans plusieurs disciplines universitaires, Kracauer n’appartenait à aucune discipline ou profession, et moins encore à une école de pensée particulière. C’était un philosophe, un sociologue, un historien, et surtout, un critique et un écrivain. Empruntant aux sources les plus variées, il savait les fondre dans son mode de penser original, et apporter des contributions importantes dans une quantité de domaines différents. Il ne s’intéressait pas aux systèmes ni aux méthodes rigides, il s’en méfiait, et il était remarquablement imperméable aux modes et étranger aux compromis. Nourri d’une expérience authentique embrassant des aspects variés de la réalité humaine, il impressionnait tant par la richesse de ses aperçus que par la fermeté et la lucidité de ses paroles. La puissance de son style est le reflet de celle de sa pensée, et autant il se souciait peu d’adapter son discours aux modes changeantes de son époque, autant il aura de choses à dire à ses futurs lecteurs.
La méfiance de Kracauer envers les systèmes de pensée fixés et définitifs est solide et consciente. Il récuse totalement la théologie et, s’agissant de la philosophie technique, son attitude est ambivalente. Il admire Husserl, mais c’est surtout pour la place que celui-ci accorde au Lebenswelt. Il admire Erasme justement parce que celui-ci se refuse à formuler ou prendre à son compte quelque position théologique ou philosophique que ce soit. La place que réserve Kracauer à ce qui est concret et personnel le fait se sentir plus proche d’écrivains tels que Proust ou Kafka que des philosophes classiques. Comme il ne pense pas que nous soyons en mesure de saisir les « toutes dernières choses » dans des systèmes philosophiques ou théologiques, Kracauer s’intéresse avant tout à un « aperçu provisoire sur les avant-dernières choses ». Si l’histoire attire Kracauer par son caractère provisoire, c’est aussi pour une autre raison. Chercheur et moraliste, Kracauer a le profond désir de « faire ressortir l’importance de domaines dont l’exigence d’être reconnus dans leurs justes prétentions n’a pas encore reçu satisfaction », et de « réhabiliter des visées et des modes d’existence qui n’ont pas encore reçu de nom et restent de ce fait ignorés ou mal compris ». Cette intention, comme Kracauer s’en rendait compte, relie son dernier ouvrage sur l’histoire à ses ouvrages précédents qui portaient sur des problèmes en apparence très différents, et notamment à ses études sur la photographie et le cinéma. C’est pourquoi il soulignait que l’histoire n’est pas tout à fait une science, de même que la photographie n’est pas tout à fait un art, et pouvait tirer de la comparaison entre l’histoire et la photographie des idées très intéressantes.
Conformément à ce qui fut l’attitude constante de Kracauer, le présent livre ne se propose pas d’apporter une philosophie ou une méthodologie de l’histoire sous la forme d’un exposé systématique. Nous y verrons plutôt une série de méditations portant sur des problèmes fondamentaux que soulèvent l’exposition et l’interprétation de l’histoire. Il jette un regard critique sur les théories générales de l’histoire formulées par Hegel et Nietzsche, Spengler et Toynbee, Croce et Collingwood, et fait peu de cas des théories de Heidegger et des philosophes analytiques. Il est porté davantage, et j’aurais tendance à le suivre, à écouter ce que disent les historiens de métier, Ranke et Huizinga et surtout Burckhardt, et Droysen et Marrou, Pirenne et Bloch, Butterfield, Kaegi, Hexter, et Kubler. Kracauer est un critique pénétrant et exact dans ses citations, mais tant dans les critiques que dans les approbations qu’il formule, il est guidé par sa propre pensée. Sa critique magistrale de la théorie de « l’intérêt pour le présent », de Croce, a montré une fois de plus son actualité, ainsi que sa critique de Nietzsche, ou celle de « l’engouement général pour l’histoire sociale ». Et certaines de ses idées les plus marquantes devraient faire l’objet d’études et de réflexions plus poussées : « l’histoire des idées est une histoire des malentendus », « le postulat commun aux marxistes comme aux non-marxistes, selon lequel l’émancipation par rapport au besoin matériel profitera à terme à la condition humaine comme telle, a tous les caractères d’un vœu pieux », « les effets des dispositifs sociaux sur les courants culturels sont assez obscurs ». Lorsque Kracauer compare l’historien au touriste, ou bien lorsqu’il évoque l’exterritorialité de l’exilé, il s’appuie sur sa propre expérience. Et lorsqu’il déclare que la vérité est à la fois dans le temps et au-dessus du temps, il nous offre une clef qui permet de voir dans l’histoire de la philosophie, et dans l’histoire intellectuelle, une entreprise valide.
Sur plusieurs questions importantes, Kracauer hésite à proposer une solution définitive, il préfère énoncer un problème et préparer ainsi le terrain pour y mieux réfléchir. L’écart entre l’histoire générale et l’histoire spécialisée, ou comme il les appelle, entre la macro et la micro-histoire, représente un sérieux dilemme. Kracauer semble penser que les résultats des recherches spécialisées sont si complexes et résistent tellement à la généralisation que l’historien généraliste devra ne pas en tenir compte. J’ai tendance à être un peu plus optimiste, et à croire que les résultats des recherches spécialisées, au bout d’un certain temps, prendront place dans les histoires générales, et que l’on peut maîtriser la diversité des détails contradictoires en termes de propositions comparatives et relatives.
Un autre dilemme fondamental que Kracauer énonce avec vigueur mais qu’il ne résout pas est celui qui oppose le temps chronologique et le temps conformé, ou bien la séquence générale de tous les événements se produisant dans une période donnée et les séquences spécifiques propres à une aire ou à une tradition particulières. Là encore j’aurais tendance à être plus optimiste, et à mettre l’accent sur le pluralisme de l’histoire culturelle, tout en maintenant le concept d’histoire culturelle universelle, ne serait-ce qu’en tant qu’idée régulatrice au sens kantien.
Le refus de Kracauer de bâtir un système a également cette heureuse conséquence que son ouvrage est beaucoup moins fragmentaire qu’on n’aurait pu le craindre vu l’état dans lequel il l’a laissé. Chaque chapitre, chaque paragraphe, chaque phrase même possède une substance et une portée propres, indépendamment de sa place dans l’ouvrage pris dans son ensemble. Son introduction explique comment Kracauer en est venu à s’intéresser au thème de l’histoire, et la place qu’occupe ce livre par rapport à ses ouvrages précédents. Le premier et le second chapitre traitent du statut de l’histoire par comparaison avec les sciences de la nature. Le troisième chapitre offre une critique de la théorie de l’histoire comme « intérêt pour le présent ». Le chapitre 4, « Le voyage de l’historien », souligne le caractère concret des événements historiques, et examine jusqu’à quel point l’historien peut surmonter ce que sa démarche a de subjectif. Le chapitre 5, « La structure de l’univers historique », porte sur le dilemme entre histoire générale et histoire spécialisée. Le chapitre 6, « Ahasver, ou l’énigme du temps », est surtout consacré au dilemme entre temps chronologique et temps « conformé ». Le chapitre 7, « L’histoire générale et la démarche esthétique », qui a déjà fait l’objet d’une publication, porte sur la relation entre l’histoire et les arts. Le dernier chapitre, « L’antichambre », traite des relations entre l’histoire et la philosophie, et souligne le caractère intermédiaire de l’histoire.
Je suis reconnaissant à ceux qui m’ont demandé d’ajouter quelques lignes à un ouvrage qui n’en avait nul besoin. Car ce livre comporte l’essentiel de ce que j’admirais le plus chez Kracauer en tant que personne, en tant que penseur, et en tant qu’écrivain. Kracauer était une des personnes les plus civilisées qu’il m’ait été donné de connaître, dotée d’un sens infaillible de ce qui est authentique et de ce qui est faux dans le monde où nous vivons et dans les traditions qui le sous-tendent. Il a su constituer son monde propre en retenant parmi ces traditions ce qui lui semblait valide et sympathique. Je me sens en plein accord avec l’esprit qui inspire toute son œuvre. J’admire son expérience et son intuition, ainsi que la façon dont il a pu l’exprimer. Je ressens que tout ce que disait Kracauer se rapporte à un monde réel, au monde qui était le sien et qui est en partie le mien, et dont j’aimerais qu’il soit le mien. Tout ce qu’il dit ou écrit est un précieux témoignage de sa pensée et de sa vie, et d’un monde qui est loin d’être parfait, d’un monde où il a vécu, souffert, et qu’il maîtrisait. Il est porteur d’un message qui, je l’espère, ne sera pas étouffé sous les slogans tapageurs de notre époque, mais continuera de se faire entendre aussi longtemps que la sagesse et la richesse de notre civilisation, ancienne et toujours nouvelle, en retiendront le sens à l’intention de ceux qui veulent lire et réfléchir, et qui veulent vivre et agir en accord avec leur pensée.
Paul Oskar Kristeller
New York, Columbia University, août 1968.
ajouté le samedi 5 janvier 2008, par David V