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HILBERG Destruction Juifs

HILBERG, Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988

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Hilberg

Cet ouvrage, tel qu’il se présente aujourd’hui, est l’aboutissement d’un travail entrepris en 1948. Trente-six ans ont passé, qui m’ont mené de la prime jeunesse à un âge déjà avancé, et au cours desquels j’ai parfois momentanément délaissé le projet — mais jamais ne l’ai abandonné — de donner réponse à la question que je m’étais posée : j’avais à cœur de savoir comment les Juifs d’Europe avaient été détruits ; je voulais explorer le mécanisme de la destruction dans son fonctionnement même ; et plus je me penchais sur le problème, plus je m’apercevais que je m’étais lancé dans l’étude d’un processus organisé, mis en œuvre par des bureaucrates qui commandaient un réseau administratif à l’échelle d’un continent. Comprendre de quoi se composait cet appareil et comment il assurait ses multiples fonctions devint la tâche principale que j’assignai à ma vie.

S’intéresser au « comment » de l’événement mène à connaître de plus près ceux qui le perpétrèrent, les victimes, et les spectateurs. Les trois rôles seront évoqués : celui des fonctionnaires allemands qui se transmettaient des mémorandums de bureau à bureau, conféraient des définitions et des classifications, élaboraient des lois publiques ou des directives secrètes, et poursuivaient toujours leur implacable action contre les Juifs ; celui de la communauté juive, prise au piège de cette prolifération hostile, et dont nous verrons surtout ce qu’elle fit, ou ne fit pas, pour réagir à l’assaut allemand ; et celui du monde extérieur qui, assistant au drame, en fut par là même un des participants.

Reste que l’acte de destruction fut allemand, et qu’au centre de cette histoire il y a d’abord ces Allemands qui en établirent la théorie, ceux qui décidèrent des premières mesures pratiques, et ceux qui en furent les exécuteurs. Ce sont ceux-là qui modelèrent le cadre dans lequel les collaborateurs de l’Axe ou les collaborateurs des pays occupés participèrent à l’opération. Ce sont ceux-là qui contraignirent les Juifs à affronter soit l’enfermement des ghettos, soit le hasard des rafles, bien souvent le seuil d’une chambre à gaz. Enquêter sur les structures profondes de l’événement, c’est d’abord poser la question de ce que firent les Allemands.

Les réponses, je les ai cherchées dans un grand nombre de documents.

Mais ces matériaux ne sont pas seulement traces écrites des faits ; ils sont aussi les produits du fonctionnement de la machine administrative. Ce que nous nommons source documentaire fut un jour un ordre, une lettre, un rapport. Selon sa date, sa signature, ses destinataires, chacune de ces feuilles a entraîné telle ou telle conséquence immédiate ; entre les mains des participants, elle constituait une des formes de l’action. Les plus grandes masses documentaires qui ont survécu sont d’origine allemande ; cependant les conseils juifs et certains autres organismes non allemands nous ont aussi légué quelques vestiges. J’ai fait appel à toutes les sources, non seulement pour établir des faits, mais tout autant pour retrouver l’esprit qui les inspira.

Je n’ai pas fait œuvre brève. Ce livre est long et complexe parce qu’il retrace une entreprise qui fut de grande ampleur et riche d’intrications. Il est détaillé parce qu’il traite d’à peu près tous les faits importants qui, de 1933 à 1945, en Allemagne et hors d’Allemagne, jalonnèrent le champ entier de l’extermination. Il n’est pas abrégé parce qu’il vise à rendre compte en totalité d’une entreprise qui fut totale.

La première édition a été publiée à Chicago, voici maintenant vingt-trois ans, et plusieurs fois rééditée. Elle comprenait huit cents pages sur deux colonnes ; mais alors même qu’elle était sous presse je savais déjà qu’inévitablement j’y décèlerais plus tard des erreurs, qu’il y avait des lacunes dans le récit, qu’un jour viendrait où mes prises de position et mes conclusions m’apparaîtraient tout à fait incomplètes ou imprécises. Je savais aussi que pour atteindre à plus d’exactitude, d’équilibre et de clarté, il me faudrait disposer de nouveaux documents.

Au départ, mes recherches avaient principalement porté sur les dossiers des procès de Nuremberg et sur les amas d’archives saisies en Allemagne, qui étaient en ce temps déposées aux États-Unis. Désormais l’étude devait s’étendre aux diverses sources que commençaient à révéler les archives de plusieurs pays. Si long que dût être et que fut ce labeur, il allait apporter des connaissances sur des organismes et des événements jusque-là occultés, ou même parfaitement inconnus. Parmi les documents que je découvris figuraient des télégrammes des chemins de fer allemands fixant les horaires des trains de la mort, des comptes rendus rédigés en temps de guerre par les responsables de la communauté juive de Berlin sur leurs entretiens périodiques avec des officiers de la Gestapo, et des dossiers sur le camp de la mort d’Auschwitz établis par l’Office of Stratégie Services des États-Unis et qui, déclassés, ne relevaient plus du secret défense. Chacune de ces séries d’informations utilisait son langage interne, chacune s’inscrivait dans son univers spécifique, et chacune apportait un des chaînons manquants.

Pendant ce temps, le climat où je travaillais s’est profondément modifié. Dans les années 1940 ou 1950, je recopiais mes sources à la main, écrivais mes brouillons sur une table de bridge et n’avais pour les transcrire qu’une vieille machine mécanique. A l’époque, le sujet laissait les milieux universitaires indifférents ; quant aux éditeurs, ils le jugeaient importun ; et j’ai certainement reçu beaucoup plus de conseils d’abandonner mes recherches que d’encouragements à les poursuivre. Beaucoup plus tard, si je continuais dans la pénombre des archives judiciaires de Dûsseldorf ou de Vienne à consigner sur un bloc des témoignages, du moins le sentiment d’isolement avait disparu. Le sujet a cessé d’être quasi tabou, il a même capté l’intérêt du public.

J’ai eu l’heureuse fortune, au moment où je m’engageais dans cette tâche avec de faibles ressources, de recevoir des aides qui furent décisives. Je garde en particulier le souvenir de Hans Rosenberg, dont les cours sur la bureaucratie orientèrent ma réflexion au temps où j’abordais les études supérieures ; du regretté Franz Neumann, qui me prêta tout son appui pour préparer mon doctorat à l’université Columbia ; de William R. Fox, à la même université, qui intervint à plusieurs reprises, avec une générosité exceptionnelle, à mes moments de grandes difficultés ; de Philip Friedman, depuis décédé, qui crut à mon travail et m’encouragea à le poursuivre ; et de mon père Michael Hilberg, qui a su me transmettre son sens du style et de la construction littéraire. Mon vieil ami Eric Marder m’a écouté lui lire de longs passages manuscrits : son intelligence extraordinairement pénétrante m’a été de grand secours pour surmonter un obstacle après l’autre. Avant sa mort, Frank Petschek s’intéressa à l’ouvrage en chantier, le lut ligne à ligne, et, par une décision peu commune, rendit possible la publication de la première édition.

Le chercheur ne pourrait rien sans l’assistance des archivistes et des bibliothécaires. Parmi ceux qui m’ont aidé, il en est dont j’ignore le nom, et d’autres qui ne peuvent avoir gardé souvenir de moi. Évoquer ici tous ceux dont le savoir était indispensable serait entreprise quasiment impossible : il me faut m’en tenir à remercier Dina Abramowicz, au YIVO Institute, Bronia Klibanski à Yad Vashem, Robert Wolfe aux Archives nationales des États-Unis et Sybil Milton au Leo Baeck Institute. Serge Klarsfeld, au nom de la Fondation Beate Klarsfeld, et Liliana Picciotto Fargion, du Centro di Docu-mentazione Ebraica Contemporanea, ont bien voulu m’adresser leurs très utiles travaux et discuter avec moi des données qu’ils ont assemblées. Beaucoup d’autres historiens et nombre d’autres spécialistes m’ont apporté un concours précieux dans mes recherches à la Bibliothèque de droit de l’université Columbia, à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis, dans les archives judiciaires allemandes et dans celles des chemins de fer allemands à Francfort et à Nuremberg, à l’Institut fur Zeitgeschichte de Munich, aux Archives fédérales allemandes de Coblence, à la Zentrale Stelle der Landes-justizverwaltungen de Ludwigsburg, au Centre de documentation américain de Berlin, au Centre de documentation juive contemporaine de Paris, à l’American Jewish Committee et à l’Office of Spécial Investigations au Département de la Justice des États-Unis.

Vivant dans le Vermont depuis 1956, j’ai travaillé tout ce temps à l’université de l’État ; celle-ci m’a procuré le soutien que seule une institution universitaire est en mesure d’apporter durablement, sous la forme d’un emploi stable, de congés sabbatiques, et parfois de modestes allocations de recherche. J’ai aussi trouvé l’appui de plusieurs collègues. Le premier fut L. Jay Gould, malheureusement décédé depuis, qui fit preuve envers moi d’une si constante patience ; puis vinrent Stanislaw Staron, avec qui j’ai travaillé sur le journal d’Adam Czerniakôw, président du Conseil du ghetto de Varsovie Pendant la guerre, et Samuel Bogorad, avec lequel j’ai collaboré à un enseignement sur l’Holocauste.

Si la première édition de ce livre a été bien accueillie, je le dois surtout à H. R. Trevor-Roper, qui lui consacra plusieurs articles. Le romancier Hermann Wouk et le cinéaste Claude Lanzmann, qui ont tous deux pris le destin

juif pour thème d’œuvres de grande portée, ont souvent su m’affermir dans ma volonté de poursuivre ma recherche.

Mon agent littéraire Theron Raines est non seulement un lettré mais aussi un homme qui s’est profondément intéressé à mon travail, et n’a jamais ménagé ses efforts pour me prêter assistance. Chez mes éditeurs Holmes et Meier, Max Holmes en particulier a assumé la tâche de la publication de cette seconde édition en mettant au service du livre une authentique compréhension de ce qu’étaient mes intentions.

Je dois à ma famille une reconnaissance toute particulière. Mon fils David et ma fille Deborah m’ont donné courage et paix de l’esprit ; ma femme Gwendolyn n’a cessé de me soutenir par sa présence, par ses attentions et par la confiance qu’elle avait en mes efforts.

Raul Hilberg

Burlington, Vermont, septembre 1984.

(1ère édition 1988)

ajouté le vendredi 21 décembre 2007, par David V