CARLYLE, Thomas, Correspondance échangée entre Goethe & Carlyle, Librairie Française – 1921.
Carlyle était dans sa vingt-neuvième année, lorsque en juin 1824, il écrivit, pour la première fois, à Goethe, lui adressant sa traduction, qui venait de paraître, des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister. Il n’avait pas encore de réputation établie dans le monde des lettres. Ses écrits, jusqu’alors, n’avaient été que de simples essais et même, trop souvent, des travaux de mercenaire peu propres à attirer l’attention du public. Son nom était donc inconnu en dehors d’un cercle restreint. Il n’avait d’ailleurs pas encore conquis la pleine possession de son talent. Durant dix années, engagée dans un constant et sévère combat spirituel, son âme, assiégée de doutes, lutta péniblement pour atteindre à la liberté. Les tendances prédominantes de la pensée anglaise contemporaine lui étaient odieuses : la philosophie, dans le sens véritable du terme, était comme oubliée en Angleterre, où aucun des écrivains en vue ne soutenait, ne maintenait vraiment la cause de l’Idéal. Carlyle avait abandonné les croyances de ses ancêtres, et, guidé seulement par sa conscience, craignait parfois de sentir chanceler son énergie morale.
Ce fut dans cet état d’esprit, parmi ces doutes et ces incertitudes pénibles , qu’il lut, par hasard, le fameux livre de Madame de Staël sur l’Allemagne. Son intérêt fut éveillé. Les exposés chaleureux, bien que parfois superficiels et imparfaits, de la célèbre femme de lettres sur les spéculations des poètes et des philosophes allemands contemporains incitèrent Carlyle à chercher en’ ce pays la lumière spirituelle qu’il n’avait point découverte chez les écrivains modernes anglais et français. Il s’appliqua à l’étude de l’allemand afin de pouvoir puiser à la source même, mais les livres allemands, aussi bien que les professeurs, étaient rares à Edimbourg. Edward Irving lui ayant fait présent d’un dictionnaire, il put se procurer une grammaire, à Londres.
Par une heureuse circonstance, Carlyle rencontra, vers cette époque, un jeune homme du nom de Jardine, autrefois son condisciple à Annan, qui était alors — en 1819 — établi à Edimbourg, revenant de Gœtingen ou il avait résidé quelque temps comme précepteur d’un jeune irlandais. Jardine lui donna quelques leçons d’allemand en échange de leçons de français (1). Carlyle, écrivant en 1866, qualifie Jardine d’« être assez faible, mais plaisant et amical, avec une certaine génialité à fleur de peau lui procurant une apparente maîtrise, mais dans un ordre d’idées purement superficiel ». Il fit des progrès rapides et bientôt parvint à lire couramment l’allemand. Son bon ami M. Swan, un marchand de Kirkcaldy qui avait des relations avec Hambourg, lui fit envoyer quelques ouvrages. « Je me rappelle bien — écrit Carlyle en 1866 — l’arrivée des œuvres de Schiller, en livraisons, à Mainhill, et mon impatience en attendant que le relieur d’Annan en eut fini avec elles. Elles étaient venues de Lübeck, d’après ce que je constatai... Ce Schiller, et la Guerre de Sept Ans, d’ Archenholtz, furent, en réalité, mes premiers livres allemands »,
La nature noble, grave et simple de Schiller, la pureté idéale et l’élévation de ses œuvres, l’esprit de libre générosité dentelles sont imbues, et jusqu’aux circonstances de sa vie, attirèrent Carlyle. Mais l’horizon de Schiller est limité : ce ne fut pas de lui que vint la lumière tant souhaitée sur les origines et les fins mystérieuses de la vie. Il se procura bientôt après Wilhelm Meister, par l’intermédiaire de la bibliothèque de l’Université d’Edimbourg. En Gœthe, il reconnut immédiatement celui qui « lui révélerait bien des choses très hautes » et dont l’enseignement dissiperait ses doutes pour faire place à de claires convictions. Dans les œuvres du maître, Carlyle vit comme un miroir réfléchissant les traits de son propre génie. De toutes les influences qui conduisirent l’écrivain écossais à la compréhension et à la maîtrise de soi-même, celle exercée par Gœthe fut la plus puissante ; le philosophe de Weimar demeura, et pour toujours, un maître révéré. Longtemps après, Carlyle disait de cette période : « Cette année là (1826) je constatai que j’avais triomphé de tous mes scepticismes, de mes doutes angoissants, de mes lattes effroyables avec les dieux de fange ignobles et corrupteurs de mon époque. J’avais échappé à une atmosphère pire que celle du Tartare, avec tous ses Phlégéthons et ses stygiennes fondrières ; j’émergeais, l’esprit libre, dans l’éternel bleu de l’éther où — le ciel en soit loué ! — j’ai depuis lors, continué de vivre spirituellement... Les seules âmes pieuses sont capables de se représenter quelle fut alors la ferveur de ma joie et de ma gratitude. Dans un vrai et noble sens, j’étais, moi, pauvre, obscur, presque sans espérances d’avenir, devenu libre, indépendant de ce monde qui réellement n’existait plus pour moi. Je comprenais ce que les premiers chrétiens entendaient par leur « conversion », par l’infinie miséricorde de Dieu envers eux. J’avais, en effet, remporté une immense victoire, et, pour des années, conquis, en dépit de mes nerfs et de mes chagrins, une constante joie intérieure, vraiment royale et suprême, près de laquelle tous maux temporels semblaient éphémères, et qui persiste encore essentiellement en moi, mais plus atténuée et plus souvent « recouverte » qu’en ce temps. Encore une fois, grâces en soient rendues au ciel pour sa bonté infinie. Je me sentis et me sens toujours profondément reconnaissant envers Gœthe. Bien avant moi,, je m’en rendis compte, il avait, lui aussi, et le premier des modernes gravi la pente escarpée et rocheuse (2) ».
Carlyle, dans une correspondance à Miss Welsh, le 6 avril 1823, dit : « Les sentiments de Gœthe, sont variés comme les couleurs de la terre et du ciel : mais son intelligence est le soleil qui illumine et ordonne tout. Il ne subit point l’empire de ses émotions, mais les soumet à son jugement pour l’examen et l’application. Je le considère comme l’unique type actuellement vivant du grand écrivain... C’est un de mes plus beaux rêves de le voir avant de mourir ».
Et de nouveau, le 15 avril 1824 :
« ... Ces dernières années, les Anglais ont commencé d’en parler, mais on n’a projeté sur lui aucune lumière il est comme en de visibles ténèbres… Les syllabes Gœthe évoquent une idée imprécise et effrayante comme le mot Gorgone ou Chimère ».
Mais cette révélation tant souhaitée ne devait pas-tarder à mettre en lumière, à la fois, l’œuvre et le poète.
Dès qu’il jugea suffisamment connaître la langue et la littérature allemandes, Carlyle composa sa Vie de Schiller (3). Commencée en 1822, elle parut dans le London Magazine en 1823-24, et fut éditée en volume, sous le nom de Carlyle, au printemps de 1825. Dans sa préface à la seconde édition (1845) il se critique avec une sévérité qui touche presque au dénigrement, disant même qu’il eut préféré l’abandon de cet ouvrage. Il y a là cependant un travail excellent, écrit avec sympathie, simplicité et clairvoyance : la meilleure « Vie de Schiller » alors existante et qui n’a été surpassée, depuis, par aucun travail analogue, du moins parmi ceux publiés en Angleterre. Cette œuvre n’était pas encore terminée quand l’auteur commença la traduction des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister. Il dit, à ce propos, dans l’Essai sur les Œuvres de Gœthe, paru immédiatement après la mort de ce dernier (Foreign Quarterly Février 1832) : « Il y a nombre d’années, en finissant notre première et rapide lecture de Wilhelm Meister, avec des sentiments fort partagés sur certains points, nous ne pouvions nous empêcher d’admirer dans cette œuvre une compréhension profonde des éléments de la nature humaine et une combinaison plus poétiquement parfaite de ceux-ci que dans toutes les autres fictions littéraires de notre génération ».
Et trente cinq années plus tard, dans ses Souvenirs sur Edward Irving :
« Schiller terminé, je me suis mis à traduire Wilhelm Meister, tâche que je préférais peut-être malgré ma connaissance encore imparfaite de la langue. Deux années auparavant j’avais résolu, non sans quelque appréhension, de pénétrer le cœur de Wilhelm Meister et j’en parcourus bientôt les pages avec avidité. Cet intérêt passionné s’apaisa cependant et ce fut plus calme que j’en achevai la lecture durant une de mes longues veilles d’Edimbourg, par une nuit de dimanche sans brise et étoffée de brouillard écossais ; l’impression demeura vivace en moi. C’était une œuvre forte, sûrement et harmonieusement construite, aux larges échappées de vision, pleine de sagesse et de vérité. Quand donc depuis bien des années, même depuis que j’existais, avais-je pu lire pareil livre ! Et ce fut vraiment par une sorte d’obligation morale que je me mis à traduire l’œuvre pour que mes compatriotes pussent la goûtera leur tour : ce que l’élite n’a, depuis, cessé de faire. Je terminai la traduction au printemps suivant. »
Lorsqu’en 1824 commença cette correspondance, Gœthe était âgé de soixante quinze-ans, robuste encore et vigoureux. La largeur de ses vues intellectuelles s’affirmait toujours aussi remarquable et saisissante, sa curiosité aussi éveillée, ses sympathies nullement refroidies par l’âge. Sa situation était sans égale et il se trouvait vraiment à l’apogée de la gloire.
La lettre de Carlyle et sa traduction des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister plurent au grand homme comme l’expression d’une admiration sincère venant d’un pays où il avait été jusqu’alors mal apprécié, voire même à peine connu. Volume et missive furent d’autant mieux accueillis qu’ils semblaient concorder avec un projet auquel Gœthe s’intéressait beaucoup à cette époque : celui d’une meilleure entente entre les nations par l’entremise d’une littérature mondiale, favorisant l’échange, entre les divers pays, de leurs plus nobles productions intellectuelles. De telle sorte, tous pourraient immédiatement jouir de ce que chaque nation aurait créé de plus élevé dans l’ordre spirituel. La mutuelle compréhension se substituerait ainsi aux conceptions routinières de l’ignorance ; un sentiment d’obligation commune, apparaîtrait ; la tolérance universelle amènerait des relations plus heureuses entre les diverses familles de l’humanité. Les premières publications de Carlyle semblèrent commencer la réalisation de ce grand projet dont il fut bientôt l’agent zélé entre l’Allemagne et l’Angleterre et Gœthe ne larda pas à reconnaître en lui le plus dévoué de ses collaborateurs.(4)
Quarante années environ après la mort du philosophe de Weimar, Carlyle, se remémorant les événements de sa vie passée, écrivait ce qui suit au sujet de leur correspondance.
En réponse au Roman Allemand était arrivée promptement une longue lettre du grand Gœthe lui-même, qui s’intéressait vivement à moi. Bientôt parvint à Leith, via Hambourg, une petite caisse de sapin (qui existe toujours ici, sous un aspect bellement transfigure), contenant la plus délicieuse collection de jolis petits présents et souvenirs pour nous deux, dont le seul arrangement et emballage nous apparut comme un poème et une étude. L’envoi de Gœthe évoquait une véritable atmosphère de roman et de gloire. Cette caisse de Leith, que j’allai, en personne, chercher immédiatement et arrachai, peut-on dire, presque de force, aux formalités de la douane, pour la rapporter triomphalement à la maison, fut la première de toute une série, et, de même, la lettre constitua le début d’une correspondance (nullement d’importance capitale en elle-même, mais pour nous deux, alors, chose précieuse et quasi céleste) qui se continua régulièrement jusqu’à la mort de Gœthe. Ces lettres, dix ou douze peut-être, toutes soigneusement réunies et conservées parmi mes pretiosa, je ne sais plus où elles se trouvent » (5). Parmi les présents, figurait cette petite broche d’acier « destinée à ne jamais être portée par ma femme (ainsi en avait-elle fait le vœu) qu’en présence d’un homme de génie. »
Le stimulant, l’encouragement de la sympathie et de la considération de Gœthe, exprimées de façon si sim-plcment cordiale furent inestimables pour Carlyle. Elles lui arrivaient alors qu’il n’était pas encore apprécié de ses propres compatriotes, lesquels ne reconnurent sa valeur que lentement et avec mauvaise grâce.
L’estime et l’amitié de Gœthe suppléèrent à ce défaut de réputation. Elles confirmèrent la confiance du jeune écrivain en lui-même. L’intelligence divinatrice du grand homme avait su discerner ce qui avait échappé à la masse : « qu’il existait un homme s’en tenant formellement aux causes premières et possédant le pouvoir de développer en lui-même les éléments essentiels du Bien et du Beau. »
Charles Eliot Norton.
(1) Voir Premières lettres de Thomas Carlyle (Macmillan and Co 1866) I 309-2J7.
(2) Carlyle’s, Reminiscences (Macmillan and Co — 1887) II 179-180.
(3) Il avait, quelque temps auparavant, publié un article sur Faust, (New Edinburgh Review-Avril 1822), mais cette étude, à la vérité assez, imparfaite, ne fut pas jugée par lui digne de figurer parmi ses Œuvres complètes.
(4) L’influence des écrits de Carlyle, de 1823 à 1832, sur l’éclosion en Angleterre d’un intérêt en faveur de la littérature allemande, ne peut être estimée assez hautement, aussi bien en ce qui concerne ses résultats immédiats que ses effets éloignés. Voici la liste de ses travaux sur des sujets allemands durant ces années : Vie de Schiller (1823-24) ; Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister (1824) ; Le Roman Allemand ; Jean Paul Friedrich Richler, Etat de la littérature Allemande (1827) ; Werner, Hélène de Gœthe, Heyne (1828) ; Le théâtre allemand, Novalis (1829) ; Essai de Jean Paul sur « l’Allemagne » de Madame de Staë l ; Encore une fois Jean Paul (1830), Le Psaume de Luther, Schiller, Le Nibelungenlied, La littérature allemande des XIVe et XVe siècles, Aperçu historique de la poésie allemande par Taylor (1831) ; Portrait de Gœthe. Schiller, Gœthe et Madame de Staël, Mort de Gœthe, Œuvres de Gœthe (1832).
(5) Le paquet contenant ces lettres soigneusement rangées portait une étiquette avec cette mention de la main de Carlyle : « Gœthe ». Ficelé de la sorte, peut-être vers 1834, déposé sans être ouvert (ta janvier 1852) dans un autre réceptacle, avec une enveloppe additionnelle.
ajouté le lundi 19 novembre 2007, par David V