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Le Culte des Héros

LE CULTE DES HÉROS D’EMERSON & CARLYLE

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Paul Richter dans Siegfried

Le culte des héros est chose antique ; si on en cherchait la racine et l’origine psychologiques, on trouverait qu’il doit être contemporain de l’humanité. Les anciens adoraient leurs héros, réels ou fictifs, historiques ou légendaires, divinisés ou demi-dieux, éponymes ou nationaux : tels Hercule, Thésée, Romulus. Et ce qui montre que le phénomène est tenace et tient de près à la nature humaine, c’est, dans des siècles de culture déjà bien avancée, l’apothéose des empereurs.

Dès le ive siècle avant notre ère, Evhémère rapportait audacieusement la formation do tout le panthéon païen à la divinisation de rois puissants, de héros. Vers la fin du monde ancien, à l’heure où une civilisation vieillie, chez qui la spontanéité a fait place à la conscience réfléchie, scrute son histoire et s’inventorie elle-même, Plutarque dresse le catalogue des héros antiques dans ses Vies des hommes illustres.

De bonne heure , le christianisme a adressé des prières à ses héros. Ce fait régularisé par l’administration ou le gouvernement de l’Eglise donne lieu à la canonisation : une liste est ouverte aux seuls héros de l’amour de Dieu, delà charité. Ce fait dure et il durera autant que l’Eglise.

Comte, empruntant la chose au catholicisme en y changeant l’esprit, dresse son calendrier et institue ce qu il appelle l’incorporation à l’Humanité, qui n’est qu’un décalque de la canonisation ; mais cette fois les héros sont pris de l’ordre intellectuel ou de l’ordre de l’action historique, sans aucun égard à leur moralité : Frédéric II y est en aussi belle place que saint Paul et Aristote. Dans un sentiment moins savant, mais plus inspiré, Hugo chante les « mages », Vigny les « bergers ». La destination de Westminster abbey, la dédicace du Panthéon sont des manifestations politiques de cette même et perpétuelle tendance.

Deux écrivains de langue anglaise, Emerson et Carlyle, se sont donné éminemment la mission de promulguer et de populariser ce genre de culte.

Emerson donne une idée de la doctrine en l’illustrant dos portraits de six grands hommes, qu’il choisit a titre de « représentants de l’humanité ». Platon a mérité de demeurer le philosophe par excellence, ayant su unir l’infini asiatique au fini européen ; Swedenborg est le mystique, encore que l’immensité de son architectonique visionnaire s’achève en des conceptions assez mesquines ; Montaigne est le sceptique même, Shakespeare le poète ; Napoléon est l’homme du monde et Gœthe l’écrivain qui joue le rôle de secrétaire de la nature. Nous ne voyons là qu’un seul homme d’action sur six, présenté surtout comme l’homme qui veut arriver et qui, étant donné le monde, fait ce qu’il faut pour y devenir le premier : c’est Napoléon compris d’un point de vue tout américain, par un compatriote des rois du cuivre, du blé, de l’argent, des chemins de fer et autres choses.

Le livre est un intéressant effort du génie américain pour surmonter les préoccupations pratiques. Emerson parle bien des poètes « qui, du haut de leur royaume intellectuel, nourrissent la pensée et l’imagination d’idées et de peintures qui élèvent les hommes au-dessus du monde du blé et de l’argent et les consolent des insuffisances du jour et de la médiocrité du travail et du trafic ». Les grands hommes sont l’honneur et la joie purificatrice de la terre, l’honneur et la nourriture des races : « Notre religion, c’est d’aimer et chérir ces patrons ». Leur rapport au reste de l’humanité, c’est de répondre à des questions que celle-ci n’a pas su se poser. Autant dire qu’ils sont des inventeurs, des révélateurs, des interprètes. En effet, ils inventent pour les autres hommes et par là ils révèlent la nature. Il a fallu à chaque fois un de ces hommes pour faire connaître le feu, l’électricité, le magnétisme, le fer, le plomb, le verre, le lin, la soie, le coton, les plantes, les abeilles, les lichens, les poires, les formes atomiques, les lignes géométriques, les fluxions algébriques et ainsi de suite. Or ces choses sont bonnes, la Bible le dit ; et l’homme, fait de poussière, a une affinité avec elles : il les représente, elles aussi, en les découvrant, en les publiant.

La méthode est essentiellement dans ce précepte, qu’il faut déployer beaucoup de vigueur personnelle, une forte résolution, une grande puissance d’action, et ceci respire une assez belle vaillance américaine. Par là, le grand homme entraîne les autres hommes, il entraîne des siècles. Mais ce serait mal le comprendre et ne point l’imiter que l’idolâtrer. : « le vrai génie cherche à nous défendre contre lui-même. Le vrai génie ne veut point appauvrir, mais délivrer, ajouter de nouveaux sens ». Et s’il est vrai que « tout enfant de la race saxonne est nourri du désir d’être le premier », c’est une loi du grand homme que de croître sans violer les lois du bien.

L’homme de génie trouve devant lui tous les sots, « ruminants idiots » et contents d’eux-mêmes, qui résistent à ses découvertes ; son office est d’agrandir même ceux-là, de les purger de leur égotisme ; il rencontre aussi les coteries, foyers de bêtise, et il les brise par sa fidélité aux idées universelles. Enfin, l’énergie individuelle tourne à l’avantage de tous. C’est qu’à tout prendre, le grand homme est tel, moins par l’originalité que par la largeur et l’étendue ; il emprunte à tous, témoin Shakespeare, il est parfaitement réceptif, il souffre « que le génie de l’heure passe sans obstruction à travers la pensée ».

Par lui le monde fait tout et c’est pourquoi, en fin de compte, les annales du génie sont celles de l’humanité. Mais aucun grand homme n’est suffisant, la voie est ouverte, la marche en avant possible : « les grands hommes existent pour qu’il puisse y avoir de plus grands hommes » et un plus grand progrès.

Quant a Emerson, il se tient toujours ferme, sans nulle inquiétude, en proférant son discours alerte, actif et brillant, au sentiment moral ; c’est en toute occurrence son « tarte à la crème ». Il ne s’embarrasse de rien, son optimisme est imperturbable et radical : « Les choses semblent tendre en bas, justifier le découragement, promouvoir les scélérats, abattre les justes ; et, par les coquins, comme par les martyrs, la juste cause avance. Bien que les coquins gagnent la partie dans chaque lutte politique, bien que la société semble passer des mains d’une bande de criminels aux mains d’une autre bande de criminels à chaque changement de gouvernement, et que la marche de la civilisation soit une suite de félonies, cependant les fins générales sont de quelque façon réalisées... A travers les années et les siècles, à travers les mauvais agents, à travers les babioles et les atomes, une grande et bienfaisante tendance irrésistiblement coule à flots... L’apparence est immorale, le résultat est moral ». La conclusion légitime de ce livre serait une fanfare de clairons.

Carlyle nous propose presque une douzaine de héros de tailles différentes. Les six conférences où il les présente enferment par leur ordre même une sorte de philosophie de l’histoire. Tout d’abord, et ceci nous ramène à Evhémère, le héros devient dieu : il se pourrait qu’Odin eût existé réellement. Plus tard, il est prophète, tel Mahomet. Plus lard encore, nous le voyons poète comme Dante et Shakespeare, ou prêtre comme Luther et Knox. Enfin il se révèle comme homme de lettres, par exemple Johnson, Burns et Rousseau ; mais, dans tous les cas, il a été un vrai souverain, aussi lui arrive-t-il d’être roi, témoin Cromwell et Napoléon.

D’ailleurs l’évolution historique qui est indiquée dans cette série n’implique aucun mécanisme dans l’ordre du monde. Le monde n’est pas une machine, il est vivant, comme l’arbre ïgdrasil de la mythologie Scandinave. C’est une misérable chimère que de prétendre « expliquer » les héros par les circonstances où ils ont vécu, leur milieu, leur temps ; bien au contraire, tout héros serait capable de sauver l’époque où il viendrait à paraître. Avec cet instinct saxon qui est d’obéir toujours strictement à un chef, Carlyle affirme qu’aucune époque ne vaut que par son chef, d’où il suit que : « l’Histoire du monde n’est que la Biographie des grands hommes »...

L’homme de génie est « réellement envoyé des cieux ici-bas avec un message de Dieu pour nous ». Ainsi il n’est rien de plus raisonnable, c’est une sorte de religion légitime que le culte des héros. Mais qu’est-ce donc que le héros ? Essentiellement « l’homme sincère  » qui, à cause de cela n’étant point dupe de tout ce qui est fictif et faux, a pour caractère « premier et dernier... qu’il pénètre à travers les apparences des choses le fond des choses » . Il est réaliste. Carlyle veut (en quoi il est bien anglais) que ses héros aillent au fait : « ce Knox ne veut vivre que par le fait », et que tous soient autant d’hommes pratiques. Aussi en prend-il sept sur onze qui sont saxons (à supposer que Shakespeare le soit) et qu’il considère comme des esprits pratiques selon l’idée qu’il se fait de cette qualité morale. Car il est juste d’ajouter qu’il a un entier mépris de l’utilitarisme tel que l’entend un Bentham, qu’il juge celte conception misérable et expressément mauvaise. Quand il s’agit d’aller au fait, au vrai, l’épée est bonne au besoin, car « nous ne sommes pas tout à fait ici pour tolérer » sinon l’inessentiel : « nous sommes ici pour résister, contrôler et vaincre aussi ». Mais ce qui est vrai, la chose sincère dégagée par le héros, la nature l’avoue et l’adopte, lui donne force et durée : « la force bien comprise est la mesure de tout mérite ». Et là encore, pour juger des résultats définitifs, il ne faut pas s’en tenir à l’apparence superficielle des événements ; le corps de toute vérité meurt, mais l’âme de toute vérité, la nature lui donne une vie immortelle.

Au demeurant, Carlyle est intimement convaincu de la supériorité de la littérature sur les autres formes où peut se manifester l’héroïsme. C’est par elle, dit-il, que se fait « la révélation continue » du Divin dans le Terrestre et le Commun, et il se trouve qu’elle est ainsi 1’ « apocalypse de la nature ». Aussi s’étonne-t-il qu’on n’ait pas songé à organiser l’importance incomparable de l’homme de lettres, et on est un peu surpris devoir cet apôtre de l’héroïsme manifester une extrême sympathie pour le mandarinisme chinois.

L’œuvre est une ode à la sincérité. La sincérité semble arracher à Carlyle des éjaculations entrecoupées, les hacher encore de bégaiements involontaires ; les soulignements, les majuscules, les tirets ajoutent des intonations aiguës, des pesées de la voix, des pauses. C’est assez étrange, fort artificiel d’ensemble ; mais partout on sent une âme tendue qui lutte et qui, si elle ne s’élance pas toujours, toujours s’efforce.

D’une voix plus sereine, M. Ravaisson a donné à son beau système de métaphysique l’achèvement d’une « philosophie héroïque » : le héros selon lui imite la grâce divine qui descend dans le monde, afin que le monde remonte à Dieu.

ajouté le jeudi 8 novembre 2007, par David V