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FEUCHTWANGER Juif Süss

FEUCHTWANGER, Lion, Le juif Süss, Balland – 1978, éd. Poche – 1980.

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Le Juif Süss

Lion Feuchtwanger, qui il y a un demi-siècle était l’un des romanciers allemands les plus lus à travers le monde — ses livres furent des best-sellers tant à New York qu’à Moscou — est de nos jours complètement oublié en France.

En sorte que Le Juif Süss, son roman sans doute le plus populaire, risque de n’évoquer pour le public et même pour des critiques littéraires que le film antisémite du même titre, tourné sur la commande de Goebbels par le cinéaste Veit Harlan. Par ailleurs, le débat passionné qui, en 1737, s’est institué dans les pays allemands autour de la vie et du procès de Jud Süss s’est prolongé deux siècles durant de génération en génération. Cette préface est donc une mise au point historique.

Si les campagnes antisémites du type moderne eurent leur berceau d’origine en Allemagne dans les années 1870 — sans parler de l’aboutissement de ces campagnes, sous le IIIe Reich — il existe à cela entre bien d’autres déterminations historiques, une cause simple. Contrairement au cas de la France, de l’Angleterre ou de l’Espagne, les juifs n’ont jamais été globalement expulsés d’un empire germanique de tout temps morcelé en une poussière de villes libres et de principautés ; les multiples expulsions partielles restaient locales et provisoires ; et de ce fait, la naissance au xve siècle d’un esprit absolutiste royal ou princier, a permis l’ascension de financiers ou ministres « de Cour » juifs, les Hofjuden, auxquels les princes confiaient non seulement la gestion de leur trésorerie, mais aussi d’autres fonctions administratives ou diplomatiques, à la seule et évidente exception des affaires religieuses.

A l’époque, quelques dizaines de milliers de juifs vivaient en Allemagne, le plus souvent misérables, à l’étroit dans leurs ghettos ; il reste que l’existence de plus de trois cents entités territoriales autonomes multipliait les chances des fils d’Israël ambitieux et capables, pour la plus grande satisfaction de leurs coreligionnaires ; mais leur réussite alimentait forcément l’envie, le ressentiment et l’angoisse à base de superstitions du peuple chrétien.

Chaque cour royale ou aristocratique eut son Hofjude, et certains contrastes sont bien significatifs. En 1670, l’empereur Léopold avait fait expulser les juifs de Vienne, les corporations réclamaient leur départ, et une fausse couche de l’impératrice, dont on finit par les rendre responsables, en fut le prétexte. A ce signe des temps anciens s’oppose, trois ans plus tard, un signe des temps nouveaux ; en 1673, le même empereur appelait un juif de Heidelberg, Samuel Oppenheimer, et le chargeait de ravitailler ses armées ; pendant trente ans, il s’en acquitta avec un singulier bonheur en particulier lors des assauts des Turcs contre Vienne, en 1683 ; Max de Bade écrivait que, sans lui, l’armée autrichienne aurait été annihilée. Derrière le cliquetis des armes, ou le jeu des intrigues diplomatiques, partout à cette époque de l’histoire allemande, on retrouve le juif ; ainsi dans le Brunswick, Leffman Behrens va chercher et transporte dans des barriques à vin les subsides que Louis XIV verse au duc de Hanovre [1] ; en Saxe, Bernd Lehmann réunit et répartit les fonds qui permettent à son maître, Auguste Le Fort, de remporter le trône de Pologne, à la mortification de l’autre prétendant, le prince de Conti. Peu importe que la cour soit protestante ou catholique, que le prince soit bigot ou libertin, on trouve des « agents », des « facteurs » ou des « commissaires » juifs auprès des cours régentées par les jésuites, comme on en trouve auprès d’évêques et de cardinaux. Leurs attributions sont vastes et diversifiées au possible ; ils administrent les finances, ils sont chargés de ravitailler les armées, de battre monnaie, de fournir à la cour tissus et pierres précieuses, d’introduire des industries nouvelles, de fabriquer des articles textiles ou de cuir, de prendre à ferme le tabac et le sel, ainsi de suite. Parfois, ils entretiennent avec leurs commettants et maîtres de véritables relations d’amitié qui s’établissent d’autant plus aisément que, si le juif vit au ban de la société, le prince, planant à une hauteur inaccessible, demeure étranger à son peuple ; ils se comprennent d’autant mieux qu’ils mènent tous deux une existence en marge. De grands seigneurs, de célèbres capitaines, et même des altesses royales mangent à la table des juifs, couchent chez eux lorsqu’ils sont en voyage, honorent par leur présence les fêtes et mariages.

Du point de vue de l’histoire économique et sociale, les juifs de cour furent dans les pays allemands sinon les théoriciens ou introducteurs, du moins les agents et les praticiens du mercantilisme, contribuant ainsi à ouvrir les voies vers l’Etat moderne. En pratique, leur influence ou leur poids spécifique étaient très variables, et c’est surtout dans les principautés d’opérette qu’ils pouvaient devenir considérables. Un prince aussi puissant que le roi-soldat Frédéric Guillaume Ier sous lequel les juifs établirent en Prusse de nombreuses manufactures et battirent monnaie, mais qui ne portait pas ces déicides dans son cœur, laissait à son fils, le futur Frédéric II, l’instruction suivante : « En ce qui concerne les juifs, il y en a un trop grand nombre dans notre pays qui n’ont pas reçu de moi des lettres d’établissement. Vous devez les expulser, car les juifs sont les sauterelles d’un pays, et la ruine des chrétiens... Si vous avez besoin d’argent, taxez la juiverie en son entier.

« Vous devez les pressurer car ils ont trahi Jésus-Christ, et vous ne devez jamais leur faire confiance, car le juif le plus honnête est un escroc et une fripouille, soyez-en persuadé (1722). »

Mais le comte Simon-Henri de Lippe-Detmold, dont les terres étaient à peine plus grandes que la principauté d’Andorre, faisait le plus grand cas de son juif, auquel il écrivait sur le ton suivant : « Joseph, nous vous faisons savoir que pour ce soir nous n’avons plus de beurre, et nous vous demandons donc de faire le nécessaire pour que nous en recevions un bon baril ce soir encore. Le temps presse car, autrement, nous ne pourrons aller à table... » Et encore : « Envoyez-nous des chandelles, pour que je ne reste pas dans l’obscurité. » Pourtant le Wurtemberg n’était pas un royaume d’opérette, et l’emprise qu’exerçait sur son prince Charles-Alexandre le héros du présent roman, Joseph Süss Oppenheimer, faisait croire à beaucoup de contemporains qu’il utilisait des philtres magiques ou des maléfices cabalistiques.

Les Oppenheimer étaient la plus glorieuse famille de juifs de cour (les Rothschild, issus de Mayer-Amchel, l’homme de confiance du comte de Hesse-Kassel, furent relativement des tard venus). Le fondateur de la dynastie, Samuel Oppenheimer, le sauveur de Vienne et de Budapest, était surnommé le « Judenkaiser » (l’empereur des juifs), pour ses innombrables libéralités envers ses coreligionnaires pauvres.

Il fut aussi un grand bibliophile : sa bibliothèque, et surtout les manuscrits hébraïques que le prince Eugène lui rapportait des Balkans, font maintenant la fierté de la Bodleian Library, à Oxford. Le nom a été perpétué, peut-être par voie collatérale, par feu le physicien nucléaire et philosophe Robert Oppenheimer, et aussi par les magnats (convertis à l’anglicanisme) de l’Afrique du Sud. Joseph Süss Oppenheimer de naissance humble était un cousin éloigné du fondateur. Le roman de Lion Feuchtwanger qui relate l’ascension et la fin ignominieuse de Süss, se termine sur son exécution. Le propos de l’auteur n’est pas d’en évoquer les suites qui appartiennent à l’histoire. Or, « l’affaire Süss » provoqua un grand émoi en terre allemande comme l’atteste le nombre de pamphlets ou de relations, plus d’une centaine, publiés en 1737-1739 sur Jud Süss et qui le plus souvent exhalaient un parfum de revanche chrétienne. L’ampleur de cette campagne d’opinion a plusieurs causes.

Premièrement, si les juifs de cour connaissaient des hauts et des bas, tombaient en défaveur (ce fut le cas pour Samuel Oppenheimer à la cour d’Autriche, à la fin de sa vie), si d’autres financiers juifs furent poursuivis pour banqueroute, un procès comme celui de Joseph Sùss était sans précédent. Aussi bien les pamphlets de 1737-1739 multipliaient-ils les détails extraordinaires. A ce propos, un contemporain à l’esprit déjà philosophique écrivait dans sa relation : « Qu’un orage ait éclaté lors de la circoncision de Süss, et qu’une truie ait mis bas devant la synagogue, comme on le dit, cela pourrait avoir été possible. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Cela n’aurait-il pas pu avoir aussi bien lieu lors du baptême d’un enfant chrétien ? Mais lorsqu’on nous parle d’un couteau ensanglanté qui aurait surgi dans la synagogue ; lorsqu’on a la sottise d’écrire qu’à ce moment précis le Diable aurait gambadé sur son toit, chevauchant une truie — un homme raisonnable comprend que toutes ces fabulations ne sont destinées qu’à rendre plus détestable et plus odieux le souvenir de Süss. »

On peut croire que le côté insolite et croustilleux du procès, fourni par l’enquête sur les ébats amoureux du Juif avec des dames de haute naissance — questions dont d’ordinaire on ne s’occupe pas dans les procès politiques — contribuait de son côté à l’éclat de l’affaire. Mais l’excitation chrétienne avait en l’occurrence une raison encore plus spécifique.

Le Wurtemberg était le haut lieu du luthérianisme, le berceau d’origine de maint mouvement piétiste, le

siège aussi de l’illustre université protestante de Tübingen, où Hegel et Schelling, entre autres, firent leurs études.

Or, il est avéré que le duc Charles-Alexandre voulait ramener ses sujets à l’Eglise catholique, qu’il envisageait de supprimer par la force leurs antiques libertés, et que les communes songeaient de leur côté à défendre les armes à la main leurs traditions et surtout leur foi contre « la prostituée de Babylone ». Une guerre civile ne fut prévenue que par la mort subite de Charles-Alexandre. Il est également avéré que Süss, qui se proclamait « adepte de toutes les religions » évitait de son mieux de s’immiscer dans ces luttes interconfessionnelles chrétiennes. Mais pour pacifier les esprits après la mort dramatique du duc, pour réconcilier les bourgeois luthériens avec les officiers catholiques, avec les jésuites et avec la duchesse, quoi de plus efficace que d’offrir le juif, âme damnée, en victime expiatoire, par voie d’un assassinat judiciaire ?

De tout cela, Feuchtwanger, qui s’était sérieusement informé [2], parle dans son roman qui date de 1925, mais sans doute en aurait-il parlé davantage, ou d’une autre façon, s’il avait connu certaines pièces d’archives qui ne furent publiées qu’en 1929 par l’historienne Selma Stern [3]. Avant la première guerre mondiale, les conservateurs des archives du royaume de Wurtemberg tenaient ces pièces sous le boisseau, par souci de la bonne entente entre luthériens et catholiques, ou peut-être parce qu’ils ne tenaient pas à ce qu’on évoque la machination anti-juive de jadis : voilà qui atteste en tout cas la persistance des vieux mythes. A propos de ces vieilles histoires, l’auteur d’une solide étude sur Süss, Manfred Zimmermann, écrivait en 1873 : « Les vieux s’échauffent tandis que les jeunes prêtent l’oreille, lorsqu’on parle de ces temps. » Cette mythologie était notamment cultivée par les auteurs romantiques allemands. L’un des plus grands, le conteur Wilhelm Hauff, dont les diables et les nains faisaient l’épouvante de mon enfance, consacra lui aussi un petit roman à Joseph Süss. (C’est ce livre qui donna à Goebbels l’idée première d’un film antisémite.)

Au juif ambitieux et cupide, mais point trop caricaturé, Hauff opposait sa sœur Léa, aussi belle que vertueuse, et par surcroît aimée de Gustave, le jeune procureur chargé d’instruire le procès de Süss ; fatalement, les amants sont obligés de se quitter. Ce destin était calqué sur celui que Walter Scott, le créateur du genre, infligeait à l’émouvante Rebecca d’Ivanhoé, à propos de laquelle Chateaubriand se demandait pourquoi les femmes juives étaient belles, tandis que les juifs étaient laids. C’est que, répondait-il « les femmes de Judée crurent au Sauveur, l’aimèrent, le suivirent, le soulagèrent dans ses afflictions », d’où l’on voit que dans la virile société chrétienne, mieux valait être juive que juif.

Mais en ce qui concerne l’arrière-plan politico-confessionnel de l’affaire Süss, l’imagination littéraire de Hauff a bien capté l’essentiel, en décrivant l’ambiance qui régnait dans le Wurtemberg à la veille de la mort du duc. Témoin cette scène : « Mais pourquoi as-tu laissé croître ta barbe en pointe comme cela ? demanda le paysan. Cela te donne l’air tout à fait juif.

— Ma foi ! c’est la mode, répliqua Hans, depuis que les juifs sont maîtres dans le pays, bientôt même je veux devenir tout à fait juif. »

Comme Hans disait ces derniers mots, une voix fort distincte, sortie du sein de la foule la plus compacte, cria : « Attends encore un couple de semaines, Hans, alors tu pourras devenir bon catholique. »

Voilà donc les vieilles passions qui permettent de comprendre pourquoi le roman de Feuchtwanger figurait en bonne place, aux côtés des œuvres de Heine, de Marx et de Freud, parmi les livres voués aux flammes dans l’Allemagne de 1933. Et voici pourquoi en automne 1939, au lendemain du déclenchement des hostilités, Goebbels décidait que ce thème convenait à un film de haine, destiné « à faire gagner la guerre et, par voie de conséquence, à rassurer le public »...

Léon Poliakov

1. Cf. L’Estat des gratifications qui ont été faites par le Roy aux ministres du Hanovre, 1690 (Archives des H.E.).

2. Seul, le personnage de Noémi, la fille de Joseph Sùss, est inventé.

3. S. Stern, Jud Süss, Ein Beitrag zur deutschen und zur jùdischen Geschichte, Berlin 1929.

ajouté le lundi 5 novembre 2007, par David V

Notes

[1] 1

[2] 2

[3] 3