FEUER, Lewis, S., Einstein et le conflit des générations, éd. Complexe – 1978.
Dans peu de temps, on s’apercevra que la sociologie des sciences a fait naufrage. Personne ne sait exactement quel écueil elle a heurté. Mais, à l’heure des bilans, on comprendra qu’elle s’est laissé trop rapidement couler dans un moule, elle a été trop pressée de se donner les atours d’une compétence scientifique (comme si l’habit faisait le moine !) et s’est mise à répéter à la cantonade des réponses préparées ailleurs, sans laisser monter et bouillonner la moindre passion, sans tolérer le minimum d’inventions et, disons-le, d’aventure, indispensable à la naissance d’un nouveau domaine de connaissances. Le manque de vision était flagrant et le souci de respectabilité professionnelle prématuré. S’y ajoutait la surabondance des langues de bois qui se sont ossifiées ensemble : la langue de bois du fonctionnalisme, la langue de bois du marxisme, celle du paradigmatisme et plusieurs autres. De l’histoire des sciences, des troubles du temps présent, les sociologues n’avaient cure, tout occupés qu’ils étaient à compter les citations d’auteurs, à évaluer les critères de réussite dans la « communauté scientifique » et à dresser les arbres généalogiques des chercheurs. A croire que la science ne fleurit que dans les campus et a pour unique loi, depuis toujours, « publier ou périr ». Soucieuse de consensus, cette sociologie a évité de se poser des questions, à la hauteur et à la profondeur de son objet, qui auraient risqué de diviser sérieusement ses praticiens, puisque le signe de maturité des chercheurs normaux est justement l’absence de telles divisions ! La plupart des travaux entrepris dans ces conditions ont régulièrement distillé l’ennui. En sorte que les livres les plus intéressants sur la société et la science — phénomène né sous les triples auspices de la culture, de la technique et de l’intelligence — continuent, comme par le passé, à être écrits en dehors de la spécialité. M. Feuer est de ceux qui se consacrent depuis longtemps à l’exercice presque illégal de la sociologie des sciences. Parfois il irrite, parfois il étonne, mais on gagne à le lire. En ce qui me concerne, son ouvrage m’apprend beaucoup de choses, et même lorsque je suis en désaccord avec lui, je suis heureux de l’être avec quelqu’un qui accorde, on le sent, une importance personnelle, vitale, à ce qu’il écrit. Dans son genre, Einstein and the generations of science est une réussite.
Freud a été un de nos plus grands créateurs de mythes. Il n’a pas seulement créé des mythes mais des mythes tout propres à capter notre imagination. L’un, en particulier, était destiné à expliquer l’étrange complicité des hommes, leur vie en commun agencée de manière à garder enfoui un secret qui est le secret même de cette vie : le meurtre du père. Si les fils ont une fois tué le père, tous les fils répètent depuis ce geste inaugural, faute de quoi une communauté se dissout et se disperse. Ce cadavre parfaitement conservé dans le placard de la société éclaire une partie de son évolution. Pourquoi n’éclairerait-il pas aussi l’évolution des sciences ? C’est la question que M. Feuer a dû se poser et il lui a donné une réponse affirmative. (Autant vous le dire tout de suite : la psychanalyse rôde sans cesse à l’arrière-plan de ce livre.) Le mythe du meurtre du père l’inspire manifestement et le conduit à soutenir une thèse provocatrice : le conflit entre générations joue un rôle essentiel dans le croît des sciences. Comment a-t-il été amené à s’inspirer de ce mythe ? Comme beaucoup de gens, en observant les mouvements contestataires des dernières années. Il a été le spectateur intéressé de leur action créatrice et destructrice. Et, en vieux « libéral » (au sens anglo-saxon du terme) que je le soupçonne d’être, il a souffert de voir que la société était incapable de résoudre les conflits entre générations en douceur, sans révolution, pour ainsi dire.
En somme elle n’a pas inventé une forme élégante d’euthanasie pacifique. Sauf dans une seule de ses institutions : la science. De quelle façon ? En laissant aux émotions, aux pulsions de révolte, si fréquentes chez les jeunes, toute liberté de se manifester, et en imposant par ailleurs une série de règles permettant de reconstruire l’ensemble théorique, empirique « qui l’emporte sur les forces de division générationnelles, nationales, politiques et religieuses ». Du côté personnel, les jeunes scientifiques mobilisent tout le potentiel nécessaire afin de tuer le père (en un mot, de faire la révolution) ; du côté collectif, les scientifiques jeunes œuvrent selon les règles, en réformistes, bref, en dignes héritiers. La révolution des héritiers — rien à voir bien sûr avec les héritiers de la révolution qui s’annonce et se poursuit depuis des siècles dans l’humanité — serait donc le modèle de celle qui a lieu dans les sciences.
Mais comment naissent ces courants de contestation, où donc se recrutent ces jeunes gonflés du désir de changement ? Parmi les outsiders qui se constituent leur propre culture, une contre-culture. C’est une hypothèse proche de celle que j’ai avancée il y a dix ans dans mon Essai sur l’histoire humaine de la nature. M. Feuer en tire cependant la conclusion que la révolution, purement subjective, des outsiders, se résout par leur intégration dans le système des sciences existantes. Pour ma part, j’aboutissais à la conclusion inverse, celle d’une rupture objective amenant la transformation du système. La différence tient probablement à ce que j’ai écrit avant que ne se produisent ces mouvements « générationnels », et lui après. Et que son ouvrage s’efforce d’étayer une leçon morale disant en substance : tuez le père dans votre cœur, mais ne levez pas la main sur lui. En effet, Einstein and the generations of science, comme tout livre véritable, propose une éthique. Il plaide en faveur de la réforme comme mode de résolution des conflits sociaux, réponse aux graves problèmes de notre temps. De plus, il veut nous convaincre que « le raisonnement scientifique est capable de transmuer en vérités les plus hautes les efforts instinctifs et souvent irrationnels des hommes ». La foi dans la raison, exprimée ici de la manière la plus touchante, la plus innocente, imprègne chaque mot, chaque jugement, et à la longue on n’y reste pas insensible. Jusqu’à oublier les monstres qu’elle a engendrés et qui ont nom les camps de concentration, la bombe atomique, la destruction de la nature.
Avons-nous assez médité sur le fait suivant : au vingtième comme au dix-septième siècle, le principal de la physique a été l’œuvre de cinq chercheurs ? Tout se passe comme si le volume des populations, l’étendue des moyens mis en œuvre, la puissance des instruments, étaient sans influence sur l’apparition de ces voyageurs de l’imaginaire, ces audacieux de la pensée. Je ne veux pas dire que, proportionnellement, le génie recule et que la médiocrité avance, ni que les syndicats ont tort de demander des crédits et des postes pour la recherche — de toute façon ces crédits et ces postes répondent à d’autres motifs que la recherche — mais que le nombre magique de cinq ne change pas. En tout cas M. Feuer ne parle que de ceux qui sont inclus dans ce nombre et, à vrai dire, se borne à quatre d’entre eux : Einstein, Bohr, Geisenberg, de Broglie. Pourquoi cette sélection ? Est-elle accidentelle ou voulue ? Comment se justifie-t-elle ? J’ai personnellement regretté de ne rien trouver sur Dirac, Schrödinger, Born, Pauli, héros, eux aussi, de cette extraordinaire épopée qui amènera l’historien futur à mettre le vingtième siècle sur le même pied que la Renaissance. Étrange siècle : dans sa première moitié, même les pygmées étaient des géants, les géants de sa seconde moitié n’étant que des pygmées, en comparaison. Mais tournons-nous vers Einstein, puisqu’il est là.
Le livre s’ouvre brillamment sur lui. On le voit arriver à Zurich, étudiant modeste, peu assidu, relativement médiocre, sans dons évidents. Le prototype de l’outsider jusqu’à la caricature. Le Zurich des années 1890 est un bouillon de culture vers lequel convergent — qui l’aurait pensé ? — les jeunes en quête de liberté, d’idées, de révolutions. Ils viennent de partout, d’Allemagne et de Russie, d’Autriche et de Roumanie, entraînés par le courant des philosophies scientifiques, alors révolutionnaires, et par le socialisme révolutionnaire, encore scientifique. Ils lisent et discutent, comme on savait le faire à l’époque dans le milieu étudiant, les écrits de Marx, Mach, Bogdanov, etc. Einstein se débarrasse du temps anhistorique de Newton, des rigidités d’un monde mécanique, et puise dans cette « contre-culture » l’énergie nécessaire pour rompre avec l’autorité, avec la société et enfin avec la science de son temps. A cette occasion, je me permets de remarquer que le livre de Lénine, Marxisme et empiriocriticisme, n’a eu absolument aucune influence sur l’évolution des idées scientifiques, tandis que tous ceux ou presque qu’il critique ont joué un rôle décisif. Notamment Mach, dont l’importance devrait être enfin reconnue, même par ceux qui, comme moi, sont allergiques à sa philosophie. Car le principe de Mach existe et son Histoire de la mécanique est une des plus profondes qu’on ait écrites.
Pour en revenir à Einstein, une chose est remarquable : il a peu fréquenté le milieu scientifique, la relativité est née dans une « académie » de fortune, formée par des amis dont aucun n’est physicien, rien que des ingénieurs et des philosophes amateurs. Voilà une théorie qui naît complètement hors de cette fameuse communauté scientifique chère à nos sociologues. Nous savions déjà que ce sont quelques marginaux qui en eurent la primeur, discutèrent ses implications, et que le mémoire de 1905 est dédicacé à l’un d’eux. M. Feuer nous apprend par le détail, documents pertinents à l’appui, que la relativité surgit entretissée aux courants politiques, idéologiques, socialistes en un mot, représentés par ces dériveux. (L’élément juif est important et on regrette sa discrétion à ce propos.) De surcroît, il nous permet de comprendre pourquoi la relativité a été inventée par Einstein et non par Poincaré qui avait tous les moyens intellectuels, sociaux et matériels pour le faire.
Oui, comment se fait-il que le membre de la très fictive Académie Olympia ait réussi là où le membre de l’éminemment réelle Académie des Sciences a échoué ? Simplement parce que celui-ci, sommet de notre pyramide sociale dont la « république des professeurs » formait (et continue de former) la base, l’Ecole Polytechnique en étant le centre de gravité, et qui conseillait aux scientifiques un apolitisme distingué résumé par la formule soyez « du côté du manche » — ce sont les paroles mêmes de Poincaré — avait pour tâche de conserver ce système newtonien, paradigme de la loi du monde et de l’ordre de la pensée. Comment aurait-il osé entreprendre une révolution qui le renversait ?
En regard, le jeune Einstein, petit ingénieur suisse, physicien à ses heures libres pour lui-même et pour ses amis, entouré d’autres jeunes qui n’avaient d’autre horizon que la révolution, la transformation de ce monde, y compris celle de la société, a pour ainsi dire suivi une pente naturelle en renversant un système qui régnait depuis trois siècles sur la science. Ensuite, assagi par les expériences de la guerre, le succès, etc., il s’est à son tour opposé à ces fils « criminels » de la mécanique quantique, désireux d’ébranler la physique classique, et qui y sont parvenus. Sur ce conservatisme de l’Einstein « père », il y aurait beaucoup à dire, et je regrette que M. Feuer joigne sa voix au chœur de ceux qui répètent cette antienne depuis cinquante ans. Je restitue mal la vivacité de ses descriptions, l’acuité de ses remarques, les trouvailles d’érudition mettant en évidence l’itinéraire personnel, social et culturel de celui qui va devenir le premier scientifique vraiment populaire de l’histoire. Je voulais cependant fixer la ligne des arguments, à première vue simple, et pourtant subtile, qui sont au cœur de ce livre. La méthode est clinique. L’interprétation emprunte des notions tantôt à la sociologie, tantôt à la psychologie. Le résultat en est quatre portraits en profondeur d’un homme, d’une époque et d’une société. Dessin clair, couleur vive, proportions respectées. Rien n’est négligé, de la science à la philosophie, de l’art à la politique, pour nous faire comprendre et partager une vue de la révolution scientifique. Même si ma conception diffère de la sienne, j’y reconnais une tentative marquante et qui éclaire bien le sujet. D’avoir traité la science comme un phénomène social total, au sens de Mauss, voilà un mérite devant lequel fondent beaucoup de réserves. J’ai lu ce livre avec une curiosité soutenue et un grand plaisir, de la première à la dernière page. S’agissant d’un tel sujet, c’est rare et c’est exceptionnel.
Serge Moscovici
ajouté le lundi 5 novembre 2007, par David V