BRION, Marcel, Gobineau, Les Cahiers du Sud, Coll. Critique n°7 – 1928.
J’avais envie, tout d’abord, d’intituler cet essai « Mon Ami Gobineau ». J’ai renoncé assez vite à cette idée, pour la raison qu’on ne peut appeler son ami un homme qui est mort une quinzaine d’années avant qu’on ne songe, soi-même, à venir au monde. J’ai pensé aussi que ce terme aurait peut être paru désinvolte au descendant d’Ottar Jarl. Pourtant c’est sous cet angle seulement que je veux considérer, ici, Gobineau. Sa jeunesse, son charme, son insouciance de voyageur, m’empêchent de regarder cet homme de génie comme une statue de bronze ou de marbre devant laquelle on se découvre en passant, mais qu’on ne songerait jamais à toucher, encore moins à caresser. Le sentiment que j’éprouve à l’égard de Gobineau est, évidemment, une très grande et très profonde admiration, mais cela n’est rien. J’ai surtout pour lui, une immense sympathie, quelque chose d’une affection filiale irrespectueuse et passionnée. Je vois en lui le compagnon de voyage parfait, celui qui rend délicieusement courtes les nuits de chemin de fer ou les semaines de caravane. Je ne puis me consoler de n’être point parti avec lui pour ce vagabondage épique à travers les montagnes de Perse. Même lorsqu’il raconte ses aventures il n’est jamais ennuyeux, et lorsqu’il les invente il est exquis. C’est un gentilhomme de grande race. Ses récits ont un tact parfait, ses gestes la plus aristocratique discrétion. Il y a dans cet homme qui s’est refusé à toute spécialisation, la puissance et la vitalité qui sont les caractères essentiels de la Renaissance. Il écrit l’histoire de cette époque lorsqu’il veut se consoler de n’avoir pu être ni Savonarole, ni César Borgia, ni Léon X, ni Michel Ange. Car il eût souhaité être tout cela, et par là seulement il est parvenu à comprendre d’une façon aussi pénétrante l’intérieur de Ces âmes italiennes, écrasées sous les pierres gravées de l’histoire, mais dont il est allé saisir dans le passé les cœurs toujours rouges, toujours battants. Il eût fait un diplomate admirable si ses dons d’artiste ne l’eussent toujours élevé au-dessus de toutes les professions. Erudit sans être pédant, il écrivit comme des romans ses ouvrages savants. Quel plus beau récit d’aventures que son Essai sur l’inégalité des races humaines, et combien peu perspicaces ceux qui ne sentent pas dans ces pages, rouler les migrations des hommes, naître comme des plantes les cités, ci s’effondrer les civilisations avec le bruit agonisant des papiers déchirés. Et cela même d’inachevé, d’en fusion, qui reste dans ses livres, nous les montre en devenir instable, avec de grandes marges où les faits écriront les mots qu’il a oubliés, ou qu’il a laissés en blanc pour la part de son collaborateur. Car le monde entier, l’insatiable curiosité, le merveilleux vagabondage, s’asseyaient à côté de lui, et tantôt dictaient, tantôt jouaient à le distraire, et souvent l’arrachaient de sa chaise pour le lancer sur les roules... ...Les routes où j’aurais aimé le suivre, les routes grises de rocs, ou miroitantes de sel, où je l’accompagne de loin avec une grande nostalgie, un grand désir.
ajouté le lundi 5 novembre 2007, par David V