FICHTE, J. G., La Théorie de la Science, exposé de 1804, Aubier Montaigne – 1967.
Des Principes fondamentaux de la théorie de la Science de 1794 1 à l’exposé inachevé de 1813 inclus, on ne compte pas moins de huit exposés de la Théorie de la Science : ceux de 1798, 1801, 1804, 1807, 1810 et 1812. Ils se trouvent encadrés par tout un ensemble d’introductions qui vont du Compte rendu de l’Aenesidème de Schulze (début 1794), où Fichte annonce et esquisse son système à venir, en passant par l’écrit sur le Concept de la théorie de la Science (1794), les deux Introductions de 1796-1797 et celle de 1806, jusqu’aux Leçons d’introduction à la Théorie de la Science de 1813. On ajoutera que l’Essai clair comme le jour 2, publié en 1801, représente un exposé populaire de la Théorie de la Science et que La Destination de l’homme (écrite en 1799) comme L’Initiation à la bienheureuse (1806) visent à en exposer le résultat, d’une manière accessible à tous. Tous les écrits de Fichte, lors de la querelle de l’athéisme (1798-1800), sont des commentaires et des discussions autour de la W.L.3. La Logique transcendantale de 1812 et les Faits de la conscience de 1812-1813 préparent au dire même de Fichte, un nouvel exposé de la W.L. Quant à la philosophie du droit, l’éthique et, à partir de 1804, la philosophie de la religion, elles se présentent comme des applications, des conséquences de la philosophie première. Ainsi, l’on peut dire que la Théorie de la Science est l’oeuvre fondamentale de Fichte, le centre de sa pensée.
La multiplicité des exposés oraux ne s’explique pas seulement par le fait que Fichte, étant professeur et tenu de faire des cours, aurait exposé chaque année sa philosophie. Car tous ces exposés sont foncièrement différents et témoignent d’une évolution qui nous fait passer d’une philosophie du Moi à une philosophie de la Lumière ou philosophie de l’Absolu. Sur cette évolution, deux points de vue sont possibles 4 : celui de l’historien, qui considère l’évolution en train de se faire, souligne le caractère d’imprévisible nouveauté de chaque exposé de la W.L. et retient le fait historique de leur différence ; celui du philosophe, qui considère l’évolution une fois faite, souligne sa logique interne, sa nécessité dialectique. L’historien affirme le fait de la discontinuité, le philosophe dégage la continuité du sens.
L’ampleur des exposés, leur clarté intrinsèque, leur cohérence discursive, leur caractère de réelle élaboration réflexive signalent trois exposés principaux de la Théorie de la Science : celui de 1794, qui est historiquement le plus connu et dont le premier principe est le Moi absolu ; celui de 1801, qui systématise toute la philosophie kantienne et se présente comme une théorie unifiée du monde sensible et du monde intelligible ; celui de 1804, qui est philosophiquement le plus achevé, est une théorie du savoir philosophique qui résout toutes les difficultés intrinsèques des exposés précédents 5 ; par rapport à lui, les exposés ultérieurs font figure de simples commentaires sans jamais s’élever à la même rigueur d’élaboration, à la même clarté discursive 6. On peut dire que l’exposé de 1804 nous donne la forme achevée de la Théorie de la Science de Fichte. Tel est l’avis même de Fichte, qu’il exprime à Jacobi le 31 mars 1804 : « Je crois la Théorie de la Science achevée par mon dernier travail, en ce qui concerne sa forme extérieure, et ne m’être jamais élevé à un plus haut degré de clarté discursive. » « Il n’y a qu’un cours », écrira I. H. Fichte dans la préface des œuvres posthumes de son père 7, « celui de la Théorie de la Science de 1804, que nous pourrions laisser imprimer tel quel, parce qu’il s’est trouvé parfaitement élaboré. Au contraire, la Théorie de la Science de 1812 aurait besoin de beaucoup d’additifs explicatifs, à cause de ses raccourcis apostro-phiques ». L’exposé de 1804 est donc le plus lumineux (il explique toute l’évolution de Fichte), le plus achevé (il décompose le problème ontologique en vingt-cinq moments fondamentaux, tandis que celui de 1801 ne relevait que vingt moments fondamentaux de l’analyse, cependant que celui de 1794 n’en évoquait explicitement que quinze) et pourtant le plus méconnu. D’où vient cette méconnaissance ?
Elle vient d’abord du fait que la Théorie de la Science de 1804 est restée inédite. Elle ne fut publié qu’en 1834 par I. H. Fichte. On ne peut pas dire qu’elle ait été absolument inconnue, puisque les « cours », qui avaient lieu dans la maison du philosophe, rassemblaient tous les familiers des salons littéraires de l’époque, ceux de Henriette Herz et de Rahel Levin ; on y retrouvait les princes de Reuss et de Metternich, le comte de Lippe, les ministres d’Etat Beyme, Schrotter, Altenstein, mais aussi des littérateurs et des philosophes comme Schlegel et Bernhardi 8. On peut faire par ailleurs des rapprochements troublants entre la dialectique de Fichte, en 1804, et celle de Hegel dans la deuxième partie de sa Grande Logique (théories du phénomène et du fondement9). Mais en l’absence d’une genèse historique explicite, les rapprochements relèvent de l’interprétation et la filiation des idées prend l’apparence d’une communauté d’inspiration.
La deuxième raison de cette méconnaissance tient à la difficulté propre du texte. Cette difficulté est de trois ordres :
1. Ce sont des notes de cours qui constituent le texte de la W.L. ; dès l’entrée, on est frappé par l’absence de rédaction et le style parlé ; la réflexion paraît décousue. Mais cette difficulté appartient, pour Fichte, à la nature même de la philosophie, qui n’est pas une œuvre d’art, mais l’expression d’une pensée. Lorsque Fichte passe des conseils pédagogiques à la construction effective de cette pensée, qui, mises à part quelques comparaisons historiques, constitue tout le texte à partir de la 8e conférence, le style un peu lâche n’en fait que mieux ressortir la rigueur réflexive. Les mouvements du langage, la variation des expressions et des points de vue sont destinés à faire ressortir la fixité des idées, à dégager la pensée de sa gangue verbale ; ils nous permettent d’en actualiser l’intuition, d’en réaliser la compréhension. Un texte trop bien écrit court toujours le risque de nous faire confondre le plaisir de la lecture avec le bonheur de la compréhension, l’esthétique avec le réflexif ; lire est un divertissement, mais comprendre est un travail. Fichte l’exprime tout au long de son exposé en rappelant perpétuellement l’inadéquation de tout ce que l’on peut dire à ce que l’on doit comprendre effectivement ; il en résulte que le ton de la W.L. de 1804 est celui d’une prédication, d’une incantation, d’un rappel pressant et angoissé à la compréhension originaire des auditeurs ; il tranche sur celui de 1794 qui se présentait comme un système philosophique de concepts, à comprendre comme tel — ce qui le rend historiquement plus clair et plus simple. Car en nous conviant, en 1804, à prendre quelque distance à l’égard de la lettre de son exposé, Fichte pose des problèmes particulièrement difficiles à l’historien soucieux de fixer et de restituer la vérité historique de sa pensée.
2. La difficulté propre de la W.L. a pris un relief particulier pour une autre raison qui est extérieure à Fichte et particulière au sujet qui le lit. La recherche historique vit d’espoir, elle ne se soutient que par un crédit illimité qu’elle fait à la richesse de l’œuvre, à la plénitude de son sens. Or, le premier historien de Fichte, qui fut Hegel10, a répandu l’idée qu’une telle recherche était nécessairement décevante, que la Théorie de la Science était en son essence une philosophie du sujet, dont seule pouvait nous faire sortir sa propre philosophie de l’Absolu. L’idée est devenue traditionnelle : on a cherché chez Hegel la solution aux difficultés de la réflexion fichtéenne. La Science de la Logique épargna aux historiens philosophes le travail d’étudier les Théories de la Science parues après 1794 : Hegel révélait la vérité de Fichte. Et dans la mesure où la Théorie de la Science de 1804 se définissait initialement comme une « exposition de l’Absolu » et où la dialectique de Fichte, ascendante et réflexive, était foncièrement différente de celle de Hegel, qui part de l’Absolu, on ne pouvait y voir, comme Schelling 11, qu’une philosophie de la conscience, aspirant, mais en vain, à sortir de la sphère du relatif et du savoir fini, une idéologie de l’absolu, ou bien, comme certains historiens 12, un désaveu de la doctrine de 1794, un saut mortel hors de la philosophie critique dans une mystique panthéiste, une métaphysique de la transcendance. Une telle tradition pesa suffisamment pour décourager les meilleures volontés d’entreprendre l’étude systématique de Fichte. La difficulté du texte ne pouvait être surmontée que par la volonté résolue de trouver chez Fichte la solution aux problèmes que notre conscience historique se pose au sujet d’elle-même. Il fallait attendre pour cela que la philosophie de Hegel fût connue et devenue classique et que le philosophe prît par là même conscience qu’elle ne résolvait point tous les problèmes qu’il pouvait se poser au sujet de lui-même.
3. Derrière les deux difficultés dont l’une tient à l’apparence extérieure de la Théorie de la Science, dont l’autre est purement subjective et découle des hasards de la tradition philosophique qui confèrent à une époque telle ou telle couleur, telle ou telle inquiétude fondamentale, se trouve une troisième difficulté, proprement philosophique et intrinsèque. La Théorie de la Science de 1804 paraît excessivement abstraite. Pour qu’une œuvre philosophique soit révélée, il faut qu’elle ait un réel pouvoir de révélation. Sans doute la W.L. est-elle historiquement éclairante, d’abord et avant tout, sur les exposés de 1794 et de 1801 ; elle nous permet d’embrasser d’un coup d’œil la continuité d’une seule et même réflexion à travers les différents exposés de la W.L. : l’exposé de 1801 part du résultat de la Grundlage de 1794, de l’intuition absolue du savoir (ou être absolu du savoir) pour en expliquer analytiquement la nature ; la W.L. de 1804 prend pour thème le point de vue du savoir philosophique qui achève l’exposé de 1801 ; son apport original, par rapport à ce dernier exposé, est en outre d’expliciter le « non-savoir », fondement du savoir, et d’y retrouver (Conférence 21) le fait originel de la lumière, la vie spéculative comme projection de concepts, comme discours. Elle éclaire ensuite les points de vue de Schelling, de Bardili et de Reinhold, qu’elle « comprend mieux qu’ils ne se comprennent eux-mêmes » ; elle prétend enfin achever l’Ethique de Spinoza. Mais en elle-même, dans la vérité philosophique qu’elle recèle, on ne peut la comprendre à partir de rien d’autre qu’elle-même. C’est la raison principale qui l’a fait négliger ; l’abstraction de l’œuvre prend sa véritable signification : elle ne signifie point que la W.L. fût un système purement formel ; on connaît les critiques que Fichte a toujours adressées à la philosophie « formelle » d’un Maïmon pour qui la valeur d’une philosophie se mesure à son aptitude extrinsèque à expliquer les phénomènes du monde et de notre connaissance (un système ne serait qu’un ensemble d’hypothèses éclairantes sans aucune réalité métaphysique 13). Il s’est opposé au verbalisme d’un Schelling qui parle de l’absolu sans le réaliser dans la conscience humaine. Fidèle au programme énoncé dans l’Essai clair comme le jour, la W.L. de 1804 « part de la vie pour y retourner » ; elle seule peut promouvoir et réaliser en nous la vie véritable, synonyme de béatitude. Le caractère abstrait de la W.L. est en vérité celui des grandes découvertes qui n’ont pas encore trouvé dans la conscience humaine une résonance historique particulière. On ne voit pas à quoi la rattacher que nous connaissions déjà. Fichte a bien écrit que la W.L. pousse l’analyse du savoir humain au-delà de ce que nous ont fait connaître toutes les philosophies historiques ; mais il est difficile de prendre au sérieux de tels avertissements. Il a fallu surtout, comme nous l’avons signalé, attendre une maturation générale de la conscience philosophique, pour que la W.L. trouvât une époque sensibilisée à son message. Cette maturation paraît enfin acquise aujourd’hui où le philosophe aspire, au-delà de Hegel et de Marx, voire même de l’existentialisme, à unir une philosophie de la liberté avec un système rationnel, une philosophie de la conscience avec une philosophie de l’Absolu.
On comprend les raisons qui ont laissé dans l’ombre la W.L. de 1804. La première, la plus sérieuse apparemment, son caractère d’inédit, justifie un autre genre d’influence : les exposés oraux de la W.L. ont inscrit les idées de Fichte dans les profondeurs de la tradition philosophique ; ils ont suscité l’école ouest-allemande de Windelband et de Rickert, qui aboutit à E. Lask, puis à Heidegger. De l’enseignement de Fichte se recommande aussi l’école de théologie spéculative fondée par I. H. Fichte, continuée par E. Hirsch, Cogarten et Karl Barth, selon laquelle la réflexion philosophique n’est qu’une théologie négative de l’absolu. Les idées de la W.L. définissent aujourd’hui les thèmes, les problèmes et les soucis fondamentaux de notre époque. Parce qu’elle n’a pas été connue, l’œuvre de Fichte participe encore à notre présent, elle est un élément constitutif de notre conscience philosophique.
La Théorie de la Science de 1804 comprend deux parties principales, la « Théorie de la raison ou de la vérité » (Leçons 1 à 14) et la « Phénoménologie » (Leçons 15 à 28), et cinq points de vue de la réflexion.
I. La première partie comprend :
1. Les « Prolégomènes » (selon Fichte, Leçons 1 à 4 ; mais en fait les Leçons 5 à 8 explicitent le résultat obtenu à la 4e Leçon) : c’est une description du fait de l’absolu ou fait ontologique du savoir comme unité de l’esprit et du réel, de la liberté et de l’être.
2. Les leçons 9 à 14 constituent une logique de l’histoire de la philosophie qui nous élève, des théories les plus élémentaires et les plus imparfaites de l’absolu, à un savoir adéquat de l’absolu ou savoir absolu : seule une logique de l’erreur peut nous élever au vrai concept de l’absolu comme « pure intériorité à soi ».
II. La deuxième partie comprend :
3. Une analyse critique des conditions et du sens pour nous de la réalisation du savoir absolu (Leçons 15 à 20), ou théorie du savoir absolu. Elle inaugure une phénoménologie de l’absolu.
4. Une réalisation effective du savoir absolu (Leçons 21 à 25) par la conscience humaine ; ou réalisation effective de la phénoménologie de l’absolu.
5. Enfin une compréhension absolue, au niveau de notre conscience phénoménale, du savoir absolu (Leçons 26 à 28). Cette réalisation du « concevoir absolu » constitue la logique spéculative ou philosophie positive propre à Fichte. La W.L. s’achève avec notre savoir absolu du fait de l’absolu : c’est une phénoménologie complète du fait ontologique et, à ce titre, c’est au fond la conscience humaine finie qui se trouve complètement éclairée sur elle-même.
Les notes du traducteur ont été volontairement limitées. Le lecteur suivra le commentaire littéral du texte, développé par M. Gueroult (op. cit., t. 2, pp. 105-143) et qui demeure éternellement valable. A cette exactitude historique, notre propre commentaire de la W.L. de 1804 (La question de l’homme et le fondement de la philosophie) a tenté d’ajouter une comphréhension éclairante.
Qu’il me soit permis de remercier mes amis Jean Isler et Jean Haymann qui ont accepté de relire cet ouvrage, mettant à mon service leur connaissance exceptionnelle de l’allemand.
Je ne saurais terminer cet avertissement sans exprimer toute ma gratitude à l’égard de mon maître Paul Ricceur pour la générosité avec laquelle il a bien voulu me laisser accéder à ses propres notes concernant ma traduction, grâce à quoi elle aura été sans doute considérablement améliorée. Que Monsieur Maurice de Gandillac, qui a bien voulu me faire part de ses réflexions sur cette traduction et a même, en maint endroit, travaillé à l’améliorer, veuille trouver ici l’expression de ma profonde reconnaissance.
1. Grundlage der Wissenschaftslehre.
2. Sonnenklarerbericht.
3. Abréviation de Wissenschaftslehre : Théorie de la Science.
4. M. Gueroult, Structure et évolution de la Doctrine de la Science chez Fichte, t. II, p. 163.
5. Gurvitch, Fichtes System der Konkreten Ethik, pp. 1 à 76 ; M. Gueroult, op. cit., t. II, pp. 160-163 ; D. Julia, Le savoir absolu chez Fichte et le problème de la philosophie, Archives de Philosophie, 1962, nos 3 et 4.
6. V. Gurvitch, op. cit., p. 52.
7. Nacbgelassene Werke, Ed. Berlin, 1834, t. I, p. VII.
8. X. Léon, Fichte et son temps, IV partie, t. I, pp. 383-384.
9. Voir notre travail sur le Fondement de la philosophie, Paris 1964, chap. ni, pp. 211 et sv.
10. Voit l’article sur la Différence des systèmes de Fichte et de Schelling, de 1800.
11. Fernere Darstellungen aus dem System der Philosophie (Expositions ultérieures du système de Philosophie), 1802, S. W., IV Bd., 1859, pp. 359-360.
12. Comme par exemple N. Hartmann, Philosophie de l’idéalisme allemand, 1923, pp. 85-90 ; E. Lask, Gesam. Schriften, 1923, t. I, pp. 176-192.
13. Maïmon, Versuch einer neuen Logik (Recherche d’une nouvelle Logique), 1794, p. xxxv.
ajouté le samedi 3 novembre 2007, par David V