CAZAMIAN, Louis, Carlyle, Henri Didier – 1913.
L’œuvre de Carlyle est si vaste et si diverse, sa vie est à la fois si connue et si difficile à connaître, que résumer l’une et l’autre en un court espace est un labeur dangereux, peut-être vain. L’une soulève des problèmes délicats d’influences, et sa masse est rebelle à un exposé simplifié ; sur l’autre s’acharne, depuis trente ans, une âpre controverse. L’étude qui suit les touche toutes deux sans essayer de les épuiser ; donnant la première place à la doctrine, elle voudrait cependant ne pas en séparer l’homme ; sa seule ambition serait de tracer une esquisse acceptable, et de suppléer, dans la mesure du possible, à l’abondance et la précision du détail par l’ordonnance explicative des lignes.
On a beaucoup écrit sur Carlyle, en Angleterre, en Allemagne, et même en France. Dans notre langue, après le brillant chapitre de Taine, on peut rappeler la préface enthousiaste de M. Jean Izoulet ; le volume de M. Barthélemy, la thèse de M. Gazeau, l’étude sincère de M. Masson (1). Les traductions se multiplient ; de pieux disciples, fidèles au culte du maître, affrontent, pour lui rendre honneur, une tâche redoutable entre toutes ; et si leur réussite n’est pas toujours entière, elle est toujours honorable. C’est le malheur de Carlyle de ne pouvoir être traduit ; c’est son bonheur que de n’avoir jamais tenté de traducteurs vulgaires.
Si l’on regarde le mouvement plus large de la critique, il semble bien que les problèmes se concentrent en ce moment autour de deux points vifs. L’un est d’ordre historique et théorique : la question de l’influence allemande ; l’autre de nature biographique : le partage des responsabilités morales, dans les froissements de leur vie commune, entre Jane Welsh et son mari ; irritante énigme, que Froude nous a léguée. Sur le premier sujet, il n’a point paru possible d’apporter ici de précisions nouvelles ; la recherche demeure ouverte, comme en témoignent, après les études de Streuli, Krœger et Vaughan, les renseignements donnés ou promis par M. Carré sur le rôle de Crabb Robinson. On s’est attaché seulement à embrasser d’un coup d’œil tout le champ de cette influence, à en suivre certains contre-coups dans les régions éloignées de l’imagination elle-même. Quant au débat qui se poursuit autour de la vie privée de Carlyle, on a essayé de s’abstraire, pour arriver à une justice moyenne, des opinions extrêmes dans un sens et dans l’autre. S’il est établi que Froude a succombé aux plus étonnantes légèretés de conscience, son œuvre reste en grande partie solide, indispensable ; et parmi les vengeurs qui se sont levés pour défendre la mémoire de Carlyle, plusieurs ont peut-être aussi dépassé le but ; ils ont apporté l’esprit du « hero-worship » là où une erreur de méthode appelait simplement une méthode meilleure. Cette étude s’efforce à donner de faits pénibles, et qu’on n’a plus le droit d’ignorer ni de nier, une interprétation nuancée et mesurée ; ne pouvant reprendre le procès sur nouveaux frais, elle a voulu du moins tirer tout le parti possible de la dernière pièce importante qui y ait été versée : les « Lettres d’amour » de Jane Welsh et Thomas Carlyle. Examinée de près, cette correspondance corrige par avance certaines exagérations ; mais elle éclaire, et par-là même confirme, certains faits.
Toutefois, c’est à la pensée de Carlyle qu’il a paru préférable de s’attacher avant tout. Il n’est peut-être pas inutile, après tant de travaux autorisés, d’en entreprendre une étude et une interprétation d’ensemble. Par ses caractères, ses procédés intuitifs, ses démarches brusques et spontanées, son mépris de l’ordre logique et cohérent, la forme discontinue, fragmentaire sous laquelle elle s’est exprimée, enfin par ses retours incessants sur les mêmes thèmes, elle rend particulièrement ardue la tâche de la résumer en l’organisant. Il a semblé possible de suivre, pour le faire, la chronologie des œuvres ; mais on a cherché à marquer, par l’attention qu’on a donnée à « Sartor Resartus », la signification unique de ce livre, le plus riche de tous, où dorment en germe celles même des idées qui ne sont point encore développées ; il forme ainsi le couronnement naturel de la première partie, où est racontée la formation morale et intellectuelle de Carlyle. Une seconde partie étudie le plein épanouissement de la doctrine, et son application aux faits historiques ou sociaux. La troisième démêle, dans les derniers écrits, l’affirmation obstinée des mêmes certitudes, plus âpres ou plus assurées. Groupant ainsi la vie, comme l’œuvre de Carlyle, autour de trois centres, on n’a pu éviter ce qu’entraîne d’artificiel tout classement ; du moins a-t-on essayé de réunir entre elles ces trois parties, de montrer le mouvement intérieur qui les fait sortir l’une de l’autre. D’une façon générale, on a cherché dans la personnalité de Carlyle, centre vivant de sa doctrine, les clartés nécessaires pour en saisir l’origine, la croissance, l’unité et le sens le plus profond. Si on espère n’avoir négligé aucun élément essentiel d’un sujet si vaste, on a dû glisser sur une foule de points qui eussent mérité l’examen. L’étude des œuvres secondaires est très loin d’être complète ; les écrits de circonstance, où Carlyle a mis beaucoup de lui-même, ne sont examinés que dans la mesure où ils peuvent servir à dessiner les lignes maîtresses de sa pensée.
Plusieurs de ceux qui ont parlé de Carlyle en France, ont cru devoir le faire en un style véhément, voire frénétique. Peut-être l’adaptation du ton au sujet n’est-elle pas à ce point nécessaire. Au contraire, on pourrait dire qu’une exposition lucide, et, si possible, ordonnée, de la doctrine du prophète, est pour elle une épreuve utile en même temps qu’un éclaircissement. La lumière n’a jamais nui aux idées justes ; elle n’est pas le signe de leur fatigue, mais la seule marque certaine de leur vérité. Celle qui baigne les vues les plus hautes est subtile et fine comme sur les cimes ; mais elle reste la lumière, et n’est point l’obscurité. Toute chargée de vigueur instinctive, la pensée de Carlyle a fait la théorie de sa force et de ses limites ; elle a érigé l’inconscience en vertu, et raillé les esprits gouvernés par le besoin de clarté parfaite. Elle se préparait, par là-même, une singulière fortune ; et son influence, que tant de courants ont entretenue ou grossie, se gonfle aujourd’hui des eaux que lui apporte le mouvement contemporain d’hostilité contre l’intelligence. Si d’ailleurs cette pensée paraît annoncer toutes les thèses dont s’enorgueillit, en ce moment, le mysticisme de la vie et la théorie pragmatiste de la connaissance, elle les doit elle-même, pour l’essentiel, à la philosophie de l’Allemagne ; le seul élément propre qu’elle y ajoute est l’originalité d’un tempérament, l’assurance d’une énergie vitale assez forte pour se sentir et se poser, sans réserves, comme la racine et la fin des choses humaines. De l’idéalisme allemand, Carlyle a fait, en lui imposant le moule robuste de son volontarisme puritain, une doctrine de l’action, souveraine du cœur et de la raison. Mais pas plus chez lui que chez ses disciples, l’affirmation pure de la vie et de ses lois n’a été moralement féconde ; ses initiatives créatrices, elles ont consisté à enchaîner d’une évidence nouvelle les termes de rapports mal dégagés encore, ou à préciser des valeurs en les comparant aux données avant lui admises ; la nécessité de penser et de parler selon les formes éprouvées où se rencontrent et communient les aspirations des âmes vers la vérité, et en dehors desquelles il n’est que vains caprices ou préférences indémontrables, a contenu, dirigé, fortifié les élans impulsifs de son impatient génie.
Ce n’est pas servir le prophète que de prophétiser à son sujet ; ce n’est pas le trahir, ni dénaturer le meilleur de sa pensée, que de faire effort pour la traduire dans la langue calme et naïvement intellectualiste du sens commun. Cette langue fut celle de Carlyle dans ses premières œuvres ; elle resta, toute sa vie, celle de ses lettres ; le style illuminé, violent qui devint, avec « Sartor », l’instrument de son expression littéraire, ne fait pas corps avec l’idée au point d’en être inséparable. Tout entier sous l’empire de l’imagination et de la sensibilité, il en révèle l’ardeur passionnée, et n’apporte à l’intelligence qu’une puissance impérieuse d’autorité ou de suggestion. Admirable création d’art et de poésie, il mériterait par lui-même une étude, dont le plan et l’objet de ce livre n’ont permis qu’une sommaire ébauche.
(1) Voir la note bibliographique, à la fin de l’ouvrage.
Voir aussi :
Ouvrages de Carlyle :
CARLYLE, Thomas, Olivier Cromwell, sa correspondance, ses discours (3 vol.)
CARLYLE, Thomas, Les Héros
CARLYLE, Thomas, Pamphlets du dernier jour
CARLYLE, Thomas, Histoire de la Révolution française, (3 vol.)
ajouté le samedi 3 novembre 2007, par David V