EPSTEIN, Simon, Histoire du peuple juif au XXe siècle, Hachette, coll. Pluriel – 1998 - éd. 2000.
Les « Histoire du peuple juif » forment un genre assez répandu. On en recense plusieurs dizaines depuis le début du XIXe siècle, dont certaines publiées et même écrites en français. Originales ou imitatrices, bonnes ou médiocres, toutes rendent compte d’un sujet qui couvre quatre millénaires et embrasse de nombreux pays. Toutes doivent dire beaucoup de choses mais disposent de peu de place pour le faire. Elles sont donc encyclopédiques, elliptiques et interprétatives à la fois. Elles prétendent à l’objectivité, mais véhiculent, chacune à sa manière, un message idéologique aisément repéré. Elles sont riches en développements sur l’Antiquité, le Moyen Age et les Temps modernes. Le XXe siècle en revanche, et surtout sa seconde moitié, y sont très peu traités, même dans les ouvrages publiés dans les années 1970, 1980 ou plus récemment encore. Les toutes dernières « Histoire du peuple juif » consacrent ainsi plus de pages à la guerre des Juifs contre les Romains (66-73) qu’à leur confrontation avec les Anglais (1945-1948). Attentives aux querelles qui agitent le judaïsme médiéval, elles sont généralement indifférentes aux débats d’opinion qui secouent le peuple juif tout au long du XXe siècle. Elles s’inquiètent longuement de la rivalité entre Sadducéens et Pharisiens, à la fin du premier millénaire avant l’ère chrétienne. Elles restent muettes sur les conflits opposant, de nos jours, les travaillistes à la droite israélienne. Pharaoniques et hippomobiles, les troupes égyptiennes font frémir leurs premiers chapitres. Nassériennes et mécanisées, elles se faufilent, presque inaperçues, dans leurs derniers paragraphes. Cette propension à « déhistoriciser » le passé récent s’explique par des raisons professionnelles (il est plus facile de compiler vers l’arrière que d’innover sur le présent) et psychologiques (les historiens n’aiment pas l’actualité, car ils redoutent qu’on les prenne pour des journalistes). Elle tient aussi, dans le cas juif, à des causes plus structurelles. L’historiographie éprouve en effet de multiples difficultés, techniques et conceptuelles, à maîtriser un siècle (le XXe) qui fut incontestablement le plus turbulent, le plus dense et le plus complexe de toute la continuité juive. Esquiver les dernières décennies permet de clore la narration sur un paroxysme crépusculaire (le génocide hitlérien) doublé d’une aurore rédemptrice (la création de l’Etat d’Israël). Ce qui vient après ne mérite plus qu’une sorte d’épilogue hâtif et bâclé. J’ai opté pour une autre démarche, consacrant ce livre au XXe siècle et menant le récit de 1914 jusqu’à aujourd’hui. La seconde moitié du siècle y occupe autant de place que la première. Mon découpage est résolument chronologique : de chapitre en chapitre et, autant que possible, au sein de chaque chapitre. Les événements sont décrits au fur et à mesure de leur apparition sur l’axe du temps et les développements analytiques sont insérés au récit sans nuire, du moins je l’espère, à sa fluidité. Sans exclure les retours en arrière et les projections vers l’avant, la progression séquentielle a pour mérite principal de détecter les crises en leurs phases préliminaires et non seulement en leurs points culminants. Elle saisit les faits dans leurs concomitances, de pays à pays, et dans leurs récurrences, de période à période. Laissant le flux s’écouler à plusieurs vitesses (celle des événements, élevée, celle des phénomènes socio-culturels, plus lente, celle des mutations séculaires, plus lente encore), elle est fidèle à une réalité historique dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle fut – et qu’elle est – trépidante et mouvementée. La mode, je le sais, est à l’histoire intellectuelle et sociale, c’est-à-dire à la désintégration, à la dépolitisation et à la démilitarisation du récit historique. Appliquée aux Juifs, la tendance est à la juxtaposition de micro-histoires localisées dans l’espace mais floues dans le temps (les Juifs de Hollande, les Juifs de Tunisie, les Juifs de Chine). La méthode produit des ensembles confus et chatoyants. Elle est foncièrement inapte à rendre l’histoire juive dans l’unité de ses fluctuations et dans l’universalité de ses rythmes. Partisan d’une approche plus classique, j’ai renoncé au saupoudrage pluridisciplinaire (un peu de sociologie, d’économie et d’anthropologie, ce qu’il faut de folklore culinaire et d’exotisme cultuel). Je me suis porté vers l’essentiel, c’est-à-dire vers l’organisation interne du peuple juif et la gestion de ses rapports, souvent conflictuels et agités, avec le monde extérieur. J’ai privilégié plusieurs axes, suivis en continu d’étape en étape : la démographie et les migrations juives ; l’antisémitisme dans ses phases successives d’évanescence, de relance ou d’exacerbation ; la vie politique juive en Diaspora et en Israël ; les guerres israélo-arabes, dans leur déroulement opérationnel autant que dans leurs retombées diplomatiques. Ce livre détaille les dilemmes stratégiques, les affrontements idéologiques et les clivages socio-culturels touchant des communautés juives particulières ou les touchant toutes ensemble. De nombreux paragraphes sont consacrés aux structures et aux tactiques juives de défense : elles sont très souvent occultées, pour diverses raisons, par l’historiographie juive contemporaine. Le livre évoque aussi les représentations subjectives que les Juifs se font de leur passé, de leur présent et de leur avenir. Il s’attache à l’émergence et à la propagation du mythe de la passivité juive face à l’antisémitisme. Il expose la fonction remplie par l’apparition répétitive et cyclique du « nouveau Juif » dans la conscience collective juive au xxe siècle. Mais le genre a ses contraintes, cruelles pour l’auteur, salvatrices pour le lecteur. Il impose de condenser une documentation pléthorique en un nombre de pages limité et, à cette fin, de jouer sur les pondérations, de moduler les degrés d’approfondissement et de varier l’intensité des « zooms ». Certains événements, drames ou personnages sont traités avec précision. D’autres sont contractés en une demi-page laconique ou sont survolés d’encore plus haut et n’apparaissent furtivement qu’à un détour de ligne, d’autres enfin ne sont même pas mentionnés. Les omissions, les réductions abusives et les raccourcis de plume sont la mauvaise conscience de ce texte. Elles le triplent, elles le décuplent d’extensions fantômes qui auraient dû y figurer mais qui, sacrifiées, moisiront à jamais dans mes dossiers. Mon principe fut d’aller aux crises, et de passer vite, sans doute trop vite, sur les intervalles qui les séparent.
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ajouté le samedi 3 novembre 2007, par David V