BERR, Henri, Les Allemagnes, réflexions sur la guerre et sur la paix (1918-1939), Albin Michel, 1ère éd – 1939.
Si le « racisme » est une doctrine fausse et dangereuse, on ne peut nier que chaque groupe ethnique ait sa psychologie propre, et qu’il y ait également danger à. n’en pas tenir un compte suffisant.
Dans un livre, paru en 1919, j’avais tenté d’expliquer la mentalité allemande de 1914, d’analyser les éléments divers qui, à travers le temps, l’ont constituée. Je montrais l’antinomie du « germanisme » et de l’esprit français : la Grande Guerre réapparaissait comme une « bataille d’esprits », — la lutte de Machiavel contre Descartes, d’un Machiavel adopte par la politique prussienne et approfondi par la métaphysique allemande.
J’annonçais un second volume où, pour mieux comprendre la mentalité du peuple allemand, j’étudierais sa vie intérieure pendant la guerre. « Nous nous demanderons, disais-je, dans quelle mesure l’Allemagne a évolué, peut évoluer. Problème dont il serait grave de méconnaître l’importance. Ce peuple laborieux et tenace, qui a si mal dépensé de si puissantes énergies, mais qui, dans le passé, s’est déjà relevé après d’écrasants désastres, n’est pas un élément négligeable de l’humanité future. Selon qu’il faudra toujours se méfier de lui, de ses rancunes secrètes, de son âme inchangée, ou qu’il acceptera résolument le noble programme de Fr. W, Foerster : « Umlernen, désapprendre pour rapprendre », la vie des générations prochaines sera allégée ou restera chargée d’un lourd souci. »
Ce livre, écrit et même en partie imprimé, j’en ai différé la publication, pour pouvoir contrôler, a l’aide des documents que l’après-guerre me procurerait, le tableau moi-al que j’avais tracé. Et puis, dans la paix revenue, j’ai passé à d’autres lâches...
Cependant, avec une curiosité double, comme Français et comme historien, j’observais les suites de la crise intérieure qui avait abouti à la Révolution de 1919, et ensuite à la République de Weimar. Je cherchais à me rendre compte si. dans la pensée allemande, un changement réel, profond, avait pu se produire, et en particulier — parce que ce point m’apparaissait capital — si la conception allemande de la vérité était en train de se modifier.
On l’a pensé un moment. J’avais recueilli, en 1924, ce mot curieux d’un professeur anglais qui revenait d’Allemagne : « Les Allemands deviennent plus intelligents ». Qu’entendait-il par là ? Que les Allemands cherchaient à se conformer aux choses, au lieu de les voir à travers leurs idées et en fonction de leurs désirs. Sachlichkeit, l’objectivité, voilà ce que préconisait le ministre « intelligent », Becker, qui, après la guerre, a, quelque temps, imprimé une sage direction à l’éducation nationale et présidé heureusement à l’organisation de la science. On a pu croire, alors, à une nouvelle Aufklärung.
Henri Berr
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ajouté le mardi 16 octobre 2007, par David V