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COLLECTIF Simmel

COLLECTIF, Georg Simmel, Les Cahiers du GRIF n°40 – 1989.

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GRIF - Simmel

Georg Simmel (1858-1918), sociologue et philosophe, a été marginalisé de son vivant déjà : bien que ses cours aient rencontré un vif succès, il n’a jamais pu obtenir de chaire à Berlin, ni à Heidelberg malgré le soutien de son ami Max Weber, et n’a été nommé à Strasbourg - une forme d’exil -, qu’à l’âge de soixante ans. Cette défiance dont il était l’objet était due sans doute à un antisémitisme latent, mais aussi à la position et à la nature même de sa pensée qui tranchait tant par ses objets que par sa méthode sur la sociologie alors à l’honneur et sur la tradition universitaire allemande. Elle apparaissait par contraste tout à la fois légère et subversive.

S’attacher à des thèmes comme l’amour, la sexualité, la mode, la coquetterie, la féminité, l’argent, pouvait déjà paraître peu sérieux. Mais la science pour Simmel est aussi un art, l’art de lire les signes, de toucher l’essentiel en partant du détail, comme le montrent exemplairement ses réflexions sur L’anse ou sur Pont et porte que n’eût pas désavouées un Roland Barthes.

Progresser par déplacements et par fragments plutôt que bâtir un système, intervenir sur l’actualité tout en développant une réflexion fondamentale a pu paraître peu digne d’un professeur, même et surtout si celui-ci attirait de vastes auditoires où les femmes étaient trop nombreuses pour ne pas provoquer la suspicion.

Simmel n’a pas produit beaucoup d’effets sur le développement de la sociologie en France, où il a d’ailleurs été traduit récemment, de manière encore incomplète, et peu commenté jusqu’à ce jour. Ses textes sur les femmes et sur la différence des sexes y sont encore méconnus. Nous avons donc jugé intéressant d’attirer l’attention sur eux car ils réactivent des problématiques qui sont au cœur de la pensée actuelle. Ils ont d’ailleurs été élaborés en marge du féminisme allemand extrêmement vivant du tournant du siècle, où courant « bourgeois » libéral et courant socialiste s’affrontaient. On ne peut oublier non plus qu’ils sont contemporains de ceux de Freud ou de Weininger.

Sa position s’inscrit clairement dans le cadre d’un « essentialisme » des sexes, c’est-à-dire d’une distinction de nature entre l’homme et la femme, qui semble dominante à l’époque. Mais à l’intérieur de ce cadre, et à la différence de certains de ses contemporains - dont Weininger précisément - il s’efforce de produire une analyse positive du féminin, qu’il affirme parallèle et non inférieur, ni même relatif au masculin, analyse qui peut paraître à bien des égards conservatrice mais qui comporte bon nombre d’éléments significatifs. S’y trouve posée avec acuité la question du rapport des femmes à la culture, c’est-à-dire de leur accès, spécifique ou non, au symbolique. Mais en même temps est souligné le caractère objectivant mais aussi instrumentalisant et à certains égards destructeur de la culture masculine telle du moins que la connaît l’Occident moderne. Le féminin serait dès lors ce qui, à la manière de l’œuvre d’art, exerce un mode de totalisation qui fait résistance à ce processus.

Il faut lire Simmel dans son époque, et le champ reste ouvert à de nombreuses confrontations. Il faut aussi en dégager les traits qui transcendent celle-ci. Ce Cahier propose donc un matériau nouveau à la critique simmelienne ainsi qu’à la reflexion actuelle sur la différence des sexes et sur l’inscription de sa représentation dans la modernité.

Fr. C. et V. D.

Françoise Collin occupe une position singulière dans le paysage intellectuel féministe depuis 1973 où elle fonda les Cahiers du GRIF. Aucun sujet touchant le « différend des sexes » (selon son expression) n’a échappé, dès lors, à la curiosité de cette philosophe, écrivaine et essayiste. Après une première étape de recherches portant notamment sur Maurice Blanchot, Françoise Collin s’est consacrée prioritairement à la pensée féministe sans céder à la tentation de clore le débat par un quelconque dogmatisme et sans trahir la complexité de sa démarche philosophique.

Des Cahiers du GRIF mais aussi de son parcours, de son œuvre et de sa « posture » de philosophe, d’intellectuelle et de féministe, nous nous sommes entretenues avec elle le 1er février 2001 à Paris en compagnie de Danielle Haase Dubosc. L’entretien s’est poursuivi par de longues conversations et a été l’objet d’un méticuleux travail d’écriture de la part de Françoise Collin.

F.R : Il me semble que les Cahiers du GRIF appartiennent pleinement à l’histoire intellectuelle des années 1970-1980, par leur engagement féministe comme par les découvertes et les réflexions qu’ils ont suscitées. Comment analyses-tu aujourd’hui cette aventure d’une revue féministe ?

F.C : Comme une aventure surprenante, à laquelle rien ne me préparait apparemment dans ma vie d’écrivaine et d’universitaire solitaire qui avait déjà trouvé ses premiers appuis éditoriaux. Une aventure à la fois individuelle et collective, intellectuelle et politique, mobilisant les forces et l’imagination pendant des années. Un long trajet de vie et de pensée.

Je revenais des États-Unis et j’avais découvert une vie féministe déjà très présente dans tous les domaines – et non pas confinée comme aujourd’hui dans l’institution universitaire. Ce pragmatisme américain m’avait convaincue. Nous nous épuisions en débats stériles avec le marxisme, tournant en rond entre luttes des classes et luttes de sexes, alors qu’elles, sans attendre, ouvraient une librairie, une galerie d’art, un centre de self help, un magazine.

Lors de la fondation, en 1973, des Cahiers du GRIF (Groupe de Recherches et d’Informations Féministes), qui se sont greffés sur un projet collectif – le Groupe des femmes du 11 novembre que j’avais suscité en 1972 –, nous ne pensions pas en termes de durée. Nous voulions commencer, réaliser un numéro – pour lequel nous avons rassemblé difficilement un peu d’argent. Tiré à mille exemplaires sous le titre Le féminisme pour quoi faire ?, il a tout de suite été épuisé, à la librairie Maspero à Paris où il avait été déposé de même qu’à la Journée des femmes de Bruxelles. C’est ainsi que, comprenant que notre démarche correspondait à une attente, nous l’avons réédité et nous avons continué. Nous ne pensions pas d’abord à faire trace mais nous voulions faire acte. Cette attitude correspondait d’ailleurs au climat plus général de l’époque post-68 – dont je ne peux m’empêcher de garder la nostalgie : l’histoire était condensée dans l’intensité du présent : here and now.

Le féminisme et la fondation des Cahiers n’ont pas tant été pour moi une opération intellectuelle que la fondation d’un espace commun de rencontres, de confrontation, de pensée et d’action, un espace qui rassemblerait les femmes, non pas les seules intellectuelles mais des femmes de tous les milieux, de tous les âges, vivantes et parlantes – ma conviction ayant toujours été que la pensée pensante ne se réduit pas à ses formes théoriques et qu’elle est portée par chacun/e. La première série des Cahiers est née ainsi du souci de donner la parole à celles qui ne l’avaient pas, qui ne l’avaient jamais eue. D’où la fécondité extraordinaire de ces années dans l’ivresse des commencements. Chaque numéro était précédé de réunions et de débats avec un public partiellement neuf. Nous nous rencontrions sans nous connaître et sans présupposé, dans l’éblouissement de nous trouver confrontées à des paroles venues d’ailleurs, de les entendre, et de les trouver si proches des nôtres. Nous ne partions pas d’un espace prédéterminé : nous constituions notre espace, en parlant, en marchant, y compris dans les manifestations de rue. Nous avons ainsi identifié intuitivement les thèmes qui allaient rester les grandes articulations problématiques du féminisme : le travail, y compris domestique, la politique, le corps et la sexualité – y compris l’homosexuali-té –, le langage, la création, les violences, la maternité, …

Je pense que, sans trop le savoir, quand, dans les années soixante-dix, nous avons soudain surgi sur la scène publique pour affirmer notre existence, nous avons désigné et assumé deux des enjeux majeurs de cette fin du xxe siècle et du xxie siècle qui commence : celui de la transformation des rapports entre les sexes et de la transformation du régime de la génération et de la filiation. Même si nous n’avons pas mesuré dès le début l’ampleur du bouleversement que nous allions provoquer et/ou dont nous étions au moins le symptôme. Bien que je me défie de l’emphase, j’ose penser que nous – nous les féministes – avons été des actrices de l’histoire.

Après cinq ans de travail de terrain, presque sans moyens, pendant lesquels nous avions mis entre parenthèses nos trajectoires personnelles, nous nous sommes trouvées un peu usées, d’autant que nous tenions la revue à bras le corps tout en assurant des vies professionnelles et familiales. Nous avons décidé de faire une pause, d’interrompre momentanément les Cahiers. Peu après cependant deux d’entre nous, dont moi-même, avons fondé l’Université des femmes, où nous organisions des séminaires et des conférences. D’autres ont rejoint la fondation d’un magazine grand public, du nom de Voyelles.

Mais l’aventure des Cahiers n’était pas épuisée et nous manquait. J’en ai, en 1981, repris l’initiative avec une partie du groupe, dont ma première co-équipière Jacqueline Aubenas et de nouvelles venues. Nous avons alors entamé la deuxième série avec une équipe partagée entre Bruxelles et Paris ou je m’étais entre-temps installée. Peu après nous avons été sollicitées par Françoise Pasquier qui a proposé de les éditer chez Tierce. […]

Florence ROCHEFORT et Danielle HAASE-DUBOSC, « Entretien avec Françoise Collin. Philosophe et intellectuelle féministe », Clio, numéro 13/2001, Intellectuelles, [En ligne], mis en ligne le 19 juin 2006.

Sources et suite de l’entretien

ajouté le dimanche 7 octobre 2007, par David V