Tome 2, pp. 5, 7
Adrian Dietrich Lothar von Trotha (1848 - 1920) fut général des forces coloniales allemandes en Afrique de 1896 à 1908. Habitué des campagnes « musclées », von Trotha était systématiquement l’homme que Berlin envoyait lorsqu’un problème venait à se déclarer dans les colonies. Il fit ses armes en 1896 dans les colonies allemandes d’Afrique de l’Est, en compagnie du terrible Carl Peters [1] , pour y dompter la révolte des Hehes et des Maji-Maji (plus de 120.000 morts). Puis en 1900, en Chine, il fut envoyé pour soutenir le général von Waldersee lors de la révolte des Boxers. Le 11 juin 1904, von Trotha fut envoyé avec 3.500 soldats (6.000 autres suivront plus tard) à Swakopmund, dans le Sud-Ouest africain pour mater la révolte herero.
Les rebelles hereros étaient accusés d’avoir coupé les lignes téléphoniques et attaqué des fermes allemandes, massacrant 123 colons et soldats (missionnaires, femmes et enfants furent épargnés). Le gouverneur, Theodor Leutwein, qui avait opté pour une solution diplomatique, fut écarté pour sa prétendue faiblesse et Guillaume II dépêcha lui-même von Trotha. « La poste aux armées donne une idée de la mentalité du moment. « Tout ce qui vivait et avait la peau noire a été abattu », écrivait un soldat. « Malheur à ceux qui nous tombent entre les mains. Ni femme ni jeune ne sont épargnés. Les chiens noirs ne valent rien », disait un autre. Comprenant que les Herero allaient tenter de refuser le combat pour se replier dans l’immensité steppique, [von Trotha] réussit à les fixer sur le plateau du Waterberg qu’il investit le 11 août, sur un front de quarante kilomètres. Pour éviter de se voir totalement pris au piège, les Herero s’enfuirent vers le désert du Kalahari afin de tenter d’atteindre le Bechuanaland britannique, l’actuel Bostwana. Espérant à tort pouvoir survivre à la soif et ainsi atteindre le Bechuanaland britannique voisin pour y trouver asile, des milliers de familles herero se lancèrent dans cette traversée du désert qui ne les conduisit qu’à leur perte. Des semaines durant, le désert fut verrouillé, les chemins de retour barrés. « L’isolement des étendues de sable, mené d’une main de fer, a parfait le travail d’anéantissement, décrivait un lieutenant. Les râles des mourants et les hurlements des déments... résonnaient dans le silence écrasant de l’immensité. » Plus tard, quand des patrouilles allemandes inspectèrent le désert, elles tombèrent sur les terribles vestiges de cette marche de la mort. « Les ossements d’hommes et de chevaux blanchissaient sous le soleil... En bien des endroits, ceux qui mouraient de soif avaient creusé de leurs mains fébriles des trous de quinze à vingt mètres de profondeur en quête d’eau - en vain ! » Des rapports de ce genre finirent par provoquer des remous dans le Reich.
« N’importe quel garçon boucher serait à même de faire la guerre comme M. von Trotha », déclara le chef de file du SPD au Parlement, August Bebel, en exprimant tout son mépris. Les missions protestantes émirent des protestations, et même les colons du Sud-Ouest africain prirent leurs distances vis-à-vis du général, craignant que sa stratégie d’annihilation n’entraîne une pénurie de main-d’œuvre. En décembre 1904, von Trotha, sur ordre du grand état-major, était contraint de mettre un terme à sa campagne militaire d’éradication. Ce qui n’endigua en rien la mortalité, catastrophique, dans les “camps de concentration” improvisés, terme consacré par la guerre hispano-cubaine de 1895 et utilisé pour la première fois par le chancelier von Bülow le 11 décembre 1904. Près d’un tiers des prisonniers, épuisés, ne survécurent pas à la marche qui les conduisit dans ces camps primitifs, où ils étaient condamnés à souffrir d’affections pulmonaires et du scorbut. Enchaînés, les détenus étaient obligés de travailler dans des carrières ou à la construction de voies ferrées « jusqu’à ce qu’ils s’écroulent sous les coups de gourdin de surveillants brutaux », s’horrifiait le missionnaire Heinrich Vedder. « Ils ont été menés à la mort et enterrés par centaines comme du bétail. » Rien que dans le camp de l’île aux Requins, au large des côtes de la colonie, quelque 3 000 prisonniers périrent. En tout, 7 700 moururent dans les camps. Les crânes des défunts, nettoyés avec des tessons de verre par les femmes herero, furent envoyés en Allemagne pour être soumis à des « études anatomiques raciales ». Le peuple des Nama connut un sort semblable. Ils étaient entrés dans la guerre à l’automne 1904, manifestement parce que les Allemands avaient auparavant menacé de traiter tous les Noirs comme les Herero. A peine la moitié des quelque 20 000 Nama auraient survécu. Après l’écrasement de la révolte, l’administration coloniale détruisit l’ancien système tribal et confisqua les biens des tribus. Les peuples dépossédés furent réduits au rang de journaliers démunis soumis au service obligatoire [2] ».
Dans ses Mémoires, le chancelier von Bülow évoque brièvement, dans une conversation avec l’empereur, quelles étaient les façons d’agir du général von Trotha, et par ce biais, les positions politiques de Guillaume II : « Au printemps 1904, la direction des opérations avaient été confiée au général de Trotha, énergique officier de l’infanterie de la garde. Pour en finir plus vite avec les Hereros, il proposa de les refouler avec femmes et enfants dans un désert dépourvu d’eau, où ils trouveraient une mort affreuse et certaine. Je déclarai à Sa Majesté que je n’autoriserais pas ce procédé. L’Empereur commença à ouvrir de grands yeux, puis se fâcha. Comme je lui objectais la charité chrétienne, il repartit que les Commandements ne s’appliquaient ni aux païens, ni aux sauvages. Je répliquai : « Je renonce à tout argument théologique ; je n’invoquerai pas le Sermon de la Montagne, mais un homme tout à fait dépourvu de sainteté, Talleyrand, qui déclara, après l’exécution du duc d’Enghien : « C’est pire qu’un crime, c’est une faute ! » Le « pas de quartier » du discours de Votre Majesté a déjà fait beaucoup de mal et ce n’était qu’une proclamation. Si maintenant, vous passez de la théorie à la pratique, vous causerez un dommage dépassant l’enjeu. On ne peut pas faire de guerre uniquement militaire, la politique doit dire son mot. » L’Empereur s’emporta et nous nous quittâmes en assez mauvais termes. Quelques heures plus tard, il m’envoya une lettre où il acceptait mes observations et, avec ce mélange d’esprit et de bonté qui le caractérisait souvent, il signait : GUILLAUME I. R., qui laudabiliter se subjecit » [Celui qui se soumet aux éloges] [3].
Voir aussi : Herero ; Eugen Fischer ; Sud-Ouest africain ; Togoland ; Heinrich Ernst Göring ; Erich von Schuckmann ; Bernhard Dernburg ; Walter Rathenau
ajouté le jeudi 4 octobre 2007, par David V
[1] Carl Peters (1856-1918), explorateur allemand qui fut chargé entre autre de délimiter les frontières anglo-allemandes dans la région de l’Afrique de l’Est. Berlin le forcera à rentrer en Allemagne tant les plaintes pour mauvais traitements sur les populations locales s’accumulaient contre lui. Selon Hannah Arendt, Carl Peters serait peut-être le modèle du personnage de M. Kurtz, dans Au cœur des ténèbres de Conrad. (Hannah Arendt, Les Origines du Totalitarisme, livre II, L’Impérialisme, Gallimard, éd. Quarto – 2002, p.457).
[2] Extrait d’un article paru dans Der Spiegel repris dans Courrier International du 12 au 18 février 2004.
[3] Prince de Bulöw, Mémoires, tome deuxième, 1902-1909, Librairie Plon – 1930, p. 65.