(Ilia Répine, Sergei Vasilievich Ivanov, Vassily Ivanovitch Sourikov, Vasily Maximov, Victor Vasetsnov) et il en est, à mon avis, le direct descendant par son souci du détail allié à la force de son dessin brut. Je lui ai donc proposé l’aventure, et il m’a répondu d’emblée que c’était l’un de ses romans préférés de jeunesse. Je sais qu’il n’est pas Ukrainien, mais comme j’aime que les adaptations soient dessinées par des “locaux”, il m'a semblé que ses origines slaves pourraient apporter un supplément d’âme et de crédibilité à la bande dessinée.
Voulyzé : J’avais lu le roman plus jeune, après avoir vu le film d’Alexis Granovsky avec Harry Baur et Danièle Darieux au ciné club (l’affiche est sublime). Il m’en restait un bon souvenir. Nous avions au début, avec Jean David Morvan, pensé à adapter Le Revizor du même Gogol, mais il nous semblait que le dessin d’Igor Kordey serait plus adapté aux steppes et aux rageuses batailles. Il a été emballé par la proposition, et cela s’est donc fait très simplement.
Kordey : J’ai découvert Taras Boulba à l’école puisqu’il s’agissait d’une lecture obligatoire dans le cadre du programme scolaire. L’écriture riche et originale de Gogol, mêlant récit de batailles, romance, aventure, et le tempérament des Cosaques m’ont fortement impressionné dès mon plus jeune âge.

Comment s’est déroulée l’écriture à plusieurs mains sur cette adaptation ?
Kordey : Le projet de Jean David Morvan d’adapter Taras Boulba est venu logiquement après notre excellente collaboration sur Le Cœur des batailles. La vision sans concession de Morvan sur la révolte cosaque au milieu du XVIIe siècle était assez éloignée de la vision romantique de Gogol, et cela collait parfaitement à ma pensée.
Voulyzé : Pour ma part, j’ai préparé les pages. C’est une étape importante car elle m’a permis de me roder dans la coscénarisation et de prendre plus de responsabilités dans Les Aventures de Tom Sawyer (publié avant mais écrit après). C’est un exercice passionnant qui me permet d’aller plus loin que le travail que je fais avec les élèves lorsqu’on décrypte un film. Car ce travail de décorticage thématique ne devient plus le but à atteindre, mais il est simplement une étape (certes importante) dans la réalisation d’un scénario d’adaptation.
Morvan : Nous avons relu le roman, puis élaboré un chemin de fer précis du premier album, ainsi qu’un prévisionnel des deux suivants. Frédérique a préparé les pages, en me les résumant et en me donnant des détails de décors, personnages… ce qui m’a beaucoup aidé à les finaliser. Un très bon travail d'équipe, en somme ! Dans le roman, il y a trois flash-back, de Taras et de ses deux fils. Bien sûr, ils sont écrits successivement dans le livre, mais dans la bande dessinée j’ai choisi de traiter ce passage en trois strips, chacun consacré aux souvenirs d’un des personnages. J’ai voulu en faire une scène qui ne puisse être réalisable qu’en bande dessinée. Les pages peuvent donc être lues classiquement de gauche à droite et de haut en bas, mais on peut également décider de suivre de manière horizontale l’histoire de l’un, avant l’histoire des autres. On peut en effet lire tout le flash-back de Taras sur les strips du haut, puis revenir en arrière pour lire celui de l’un, puis de l’autre de ses fils. J’ai de plus mis en relation temporelle certaines séquences, ce qui permet d’avoir quasiment en même temps la vision des trois personnages sur certaines scènes. Le tout d’une manière très aisée à suivre. Il s’agit donc d’une vraie adaptation faite pour la bande dessinée, qui est selon moi le média qui offre le plus de libertés narratives, de par ses multiples possibilités de mise en relation du texte et de l’image dans une case, une page, un album, une série…
Igor, votre choix d’adapter ce titre-ci a-t-il été influencé par vos origines slaves… ou par votre vécu de la guerre ?
Un peu des deux. Je peux certainement m’imprégner de la beauté de la langue russe qui partage les mêmes racines que le croate. Mais j’ai été particulièrement ému par une sublime traduction publiée au début des années 60 qui reste à mes yeux inégalée encore aujourd’hui. J’ai d’ailleurs réussi à trouver la première édition de ce roman lorsque j’ai commencé mes recherches, il y a deux ans. Maintenant, il est vrai qu’avec mon expérience de soldat durant “la guerre d’indépendance en Croatie*”, des aspects de cette histoire me semblent différents et j’ai pu établir un parallèle entre l’insurrection cosaque contre les Polonais et la situation croate ; Comme les Ukrainiens durant le XVIIe siècle qui, une fois libérés de la Pologne, sont passés sous l’emprise de la toute puissante Russie puis sous le joug de l’URSS, la Croatie, après avoir lutté contre la Yougoslavie, a été, avec le jeu des politiciens, absorbée par l’Europe. Les conséquences ont été dévastatrices : tout ce qui fait l’économie et la stabilité d’un pays (banques, énergies, pétrole, industrie pharmaceutiques…) a été vendu aux banques et sociétés occidentales. En fait, la Croatie est devenue une “république bananière” et se fond désormais peu à peu aux valeurs de la mondialisation, et c’était principalement ce contre quoi nous nous étions battus. Cela me rend furieux. Taras Balba est donc pour moi une occasion d’exprimer une nouvelle fois mon opinion sur ce que chaque guerre a entraîné et sur le fait que les individus, aveuglés par les politiciens, le nationalisme, le patriotisme, la religion, les promesses d’une vie meilleure, soient utilisés comme “chair à canon”. J’ai l’habitude de dire que “ce n’est pas l’histoire qui se répète d’elle-même mais la stupidité des hommes”.
Taras Boulba est également pour vous l’occasion de dresser un tableau de l’Ukraine primitive, avec ses plaines immenses aux horizons infinis. Comment avez-vous travaillé ce décor de steppes ?
Kordey : Je ne suis jamais allé en Ukraine, mais j’ai vécu huit ans dans un paysage très similaire, celui des prairies canadiennes. Il ne m’était donc pas très difficile de capturer ces grandes étendues, rudes et magnifiques, ayant toujours à l’esprit ce sentiment que, quel que soit l'endroit où vous vous trouvez, vous avez derrière vous ce ciel immense à perte de vue.

Quelle est votre vision du mythe cosaque livré dans Taras Boulba ?
Morvan : En tant qu’adaptateur, je ne peux pas rendre compte de la vision réelle de Gogol, mais de ce que j’ai ressenti en le lisant. C’est mon credo : faire de l’adaptation sans faire une explication de texte, mais plutôt ressortir mes émotions et pensées lors de la lecture du texte. Pour répondre donc précisément à la question, les Cosaques me semblent avoir deux caractéristiques principales : la liberté et la connerie.
Voulyzé : Au-delà du mythe du fier guerrier, ils passent surtout leur temps à s’amuser (même la mort est pour eux un jeu, c’est dire…), à prier (pour se donner l’alibi de la spiritualité), et à se pavaner dans de superbes costumes brodés que leurs femmes, qu’ils dénigrent, passent leur vie à coudre et recoudre. Ils ont mis en place une société machiste, par fainéantise. Mais n’allez pas voir de la misandrie…
Kordey : C’est la vision d’un esprit libre inébranlable, fidèle à lui-même quoi qu’il advienne. Il y a des choses que personne ne peut dérober et parmi elles, il y a l’honneur et le but de devenir un être libre, noble, à n’importe quel prix. D’un autre point de vue, les Cosaques sont célèbres pour avoir été des guerriers impitoyables qui détruisaient tout sur leur passage. Mes parents (enfants durant la seconde guerre mondiale) avaient l’habitude de me raconter de terribles histoires sur les Cosaques venus de l’Est et qui, lors de leur arrivée en Croatie en 1944 comme contingent de l’armée russe pour combattre les forces d’occupation allemandes, ont commis les pires atrocités sur la population civile (pillages, assassinats, incendies, viols des femmes, bébés donnés en pâture aux chiens…). Tous ces excès du tempérament humain font partie du mythe cosaque, et lorsque j’ai visionné (pour mes recherches) cette affligeante version hollywoodienne de Taras Boulba des années 60, avec Yul Bryner et Tony Curtis, j’étais comme fou. Ce film me conforte dans mon souhait de faire vraiment quelque chose de différent et de présenter une version honnête et décente de ce roman de Gogol.

Cette coloration particulière du mythe cosaque est incarnée par le personnage de Taras Boulba. Pour vous, Taras Boulba se rapproche-t-il plus de l’ivrogne cabochard ou du guerrier héroïque ?
Kordey : Nous avons tenu à présenter Taras Boulba le plus naturellement possible, comme un ivrogne et un être primitif qui provoque la guerre simplement parce qu’il est en pleine crise de l’âge et qu’il s’ennuie, nostalgique des temps héroïques. En fin de compte, ce manque l’amène à tuer ses deux fils, acte qui peut être interprété comme le syndrome contraire d’Œdipe. Cette image m’intéresse tout particulièrement puisqu’elle rejoint mon histoire personnelle, n’ayant jamais eu de bons rapports avec mon père. Enfin, Taras est également ce guerrier héroïque, mais je préfère définir l’héroïsme comme venant d’une peur primale de l’homme face à la mort et la peur d’être oublié.
Morvan : De mémoire de soldats, on a toujours servi de l’alcool aux guerriers pour qu’ils aient plus de courage au front. Les Cosaques se sentant en permanence en état de guerre boivent donc logiquement à longueur de vie. Ce n’est pas une vision très reluisante du héros de cette histoire, mais le but du roman n’est pas, à mon avis, d’en faire l’apologie. Gogol lui-même ne semble pas porter Taras dans son cœur, car à travers lui, il montre l’absurdité de la guerre et l’aveuglement des patriotismes. Je ne peux pas encore dire à ceux qui n’ont pas lu le roman comment il se termine, mais sachez, que pour le moins, Taras n’en ressort pas grandi.
Voulyzé : Cela dépend du point de vue depuis lequel on se place. Si on se met dans l’état d’esprit des Cosaques de cette époque, il est le meilleur d’entre eux. Charismatique, il remplit toutes les qualités du parfait Zaporogue. Le problème, c’est que nous l’observons finalement avec les regards de gens du XXe siècle. Et que là forcément, il prend une toute autre dimension. Gogol lui-même avait ce recul, et tout en semblant glorifier par son style le héros Taras, il en fait une féroce critique. Ce texte est en quelque sorte écrit au premier degré, dans le but que le lecteur le lise au second. C’est toute la finesse de ce grand écrivain, à notre avis. Enfin, je vois Taras comme un père qui veut transmettre un héritage culturel qu’il croit ancestral à ses fils, dont l’un veut tuer le père en le dépassant dans la barbarie et l’autre veut le nier car il est déjà entré dans la modernité. Ce roman, très subtil, est un texte d’anti-initiation, contrairement à la majorité des œuvres. C’est vraiment l’un des thèmes chers à Gogol.
Ce premier tome prend pour cadre la Setch, vaste campement militaire. Jean David, percevez-vous Taras Boulba comme une épopée guerrière ?
Morvan : Il est dommage que le mot "Taras" ne rime pas avec le mot "guerre", car il en est le parfait synonyme. Et cela aurait pu faire un beau poème épique en réponse à cette question. Je crois que Gogol a voulu personnifier l’esprit du combat dans son texte, à travers son personnage principal. Il a des qualités, bien sûr, et semble fascinant pour qui se place dans son camp. Mais si vous êtes dans le camp ennemi… Cela dit, ne doutons pas que des personnages identiques existent en face, aussi puissants, attractifs et dangereux, car ne pensant que pour eux-mêmes, sans jamais faire preuve d'empathie. C'est cela qui crée les guerres, le fait de ne pas être capable de se projeter dans l’humanité de celui qui pense autrement.
Après La Mandiguerre, Le Cœur des batailles, entre autres, vous abordez une nouvelle fois la thématique guerrière. Peut-on parler de fascination de la guerre ?
Morvan : Oui, d’une certaine manière. Mais dire qu’on est "fan" de la guerre n’est pas très politiquement correct. En fait, la guerre m’interpelle car elle me dégoûte et me révolte. Mais il faut savoir regarder en face ce qui vous fait horreur, car de la compréhension naît l’analyse. Et donc l’action. Je ne prétends pas faire s’arrêter les guerres du monde entier par mes albums, mais j’espère faire un peu mieux saisir le sujet à mes lecteurs. On me dit parfois que mes histoires de guerre sont très violentes… Mais je peux vous jurer qu’elles le sont moins que la réalité. Et de beaucoup! L’évidence est que la guerre est l’ultime vérité de l’humain, car il y vit en permanence avec la possibilité de sa propre mort, et cela le pousse à être vraiment humain puisque, paradoxalement, il n’a plus rien à perdre. Un humain formaté par la vie au combat ne peut pas revenir vivre dans la paix, ou alors il doit occulter (fusiller) une partie importante de sa personnalité acquise au front. C’était la thématique du formidable roman Capitaine Conan de Roger Vercel. Gogol, lui, choisit une autre fin pour Taras, qui est en parfait accord avec son caractère. Mais il est trop tôt pour la dévoiler.
Taras Boulba livre la vision d’une société extrêmement virile dont l’élément féminin est sévèrement banni. Quelle est votre vision de la place de la femme dans cette œuvre et, plus généralement, en temps de guerre ?
Kordey : Jean David Morvan a tenu à mettre un fort accent sur ce sujet, beaucoup plus que dans le roman original, et cela correspond parfaitement à mon but, celui de décrire le rôle et la position de la femme dans une société barbare, la position d’une personne torturée, sans aucun droit ni possibilité de s’exprimer, traitée comme du bétail. Pourtant à cette période, les femmes étaient tenues d’assurer la bonne fonction des maisons, se révélant être les véritables chefs de famille puisque les hommes, pris dans la guerre, étaient absents pour de longues périodes. Les hommes ne cessaient de jouer à leur guerre pendant que les femmes devaient endurer les conséquences de la guerre. Elles devaient rester à la maison et tenter de faire au mieux pour à la fois travailler la terre, élever les enfants, préparer à manger tout en redoutant le pire et en attendant le retour au calme. C’est ainsi que cela se passe en temps de guerre, y compris durant cette guerre récente que j’ai vécu. C’est pourquoi il y a dans notre adaptation de Taras Boulba de larges descriptions accordées au point de vue des femmes et, au final, cela contrebalance la vision solennelle de ces hommes "héroïques".
Voulyzé : Sur ce roman, la manière dont on a décidé de traiter la femme de Taras est tristement réaliste. C’est quelqu’un qui sait dès le début de son éducation qu’elle va en baver... et elle passe sa vie à en baver. C’est le personnage le plus proche de notre vision de l’histoire de Taras Boulba. Je ne suis donc pas certaine qu'il s’agisse d'une vision féminine, mais plutôt d’une vision d’auteur. C’est à travers elle que nous avons choisi d’aborder l’adaptation. Un autre scénariste aurait tout aussi bien pu décider de glorifier la puissance de Taras, ou de tomber dans le pathos de la pauvre condition féminine. Nous avons décidé d’en faire quelqu’un qui assume et ne fuit jamais, même en ayant à l’avance la certitude de ce qui l’attend. C’est sa forme de courage.
Morvan : En effet, cette société semble parfaitement virile et aussi très stupide finalement. On ne peut pas dire que le roman soit misogyne, car les hommes sont représentés comme de telles brutes qu’on ne peut que plaindre les femmes. Leur absence même en fait des victimes. C’est pourquoi j’ai donné un rôle un peu plus visible à la femme de Taras Boulba que celle accordée dans le roman, à travers un flash-back qui nous montre sa pauvre existence, qu'elle assume pourtant avec courage. C’est, pour moi, le personnage clé de cette histoire, qui permet de comprendre qu’il y a un décalage entre ce que Gogol écrit, et qu’il pense. À travers elle, même de manière très fugace, il instille une vision forcément plus proche de celle du lecteur et permet à ce dernier de regarder désormais les scènes avec le recul nécessaire. D’abord amoureuse, elle n’a d’autre choix que de se soumettre à la bête Taras dont les pulsions sont ravageuses. Enceinte à la suite de rapports sexuels forcés, elle aime pourtant ses enfants. Mais elle n’a pas son mot à dire quant à leur éducation. Son instinct maternel lui permet de savoir avant tout le monde que leur épopée va mal finir, et elle essaye de les protéger jusqu'au bout. C’est un personnage admirable, et vain. Mais ce fut sûrement le destin de nombreux de ses contemporaines.
Que pensez-vous de l’orientation patriotique, voire nationaliste, de ce récit ?
Voulyzé : Je pense que c’est faussement patriotique. Il faut savoir que Gogol, naturellement sarcastique, a beaucoup voyagé en Europe, ce qui lui a permis d’acquérir le recul nécessaire pour regarder son propre ancêtre. Évidemment, Taras Boulba n’est pas son arrière-grand-père, mais il représente une certaine image de l'idée que les Ukrainiens se faisaient à l'époque de leur "glorieux" passé. Pour les esprits éclairés de son temps, il est évident qu’il égratigne la légende…
Kordey : Gogol écrit intentionnellement cette histoire au milieu du XIXe siècle lorsque la plus grande partie de l’Europe assiste au réveil nationaliste ce qui coïncide au mouvement romantique dans les arts et la littérature, y compris en Croatie. Les mêmes écrits héroïques circulaient pour ériger l’esprit national et l’amour de son pays, pour inciter à la rébellion contre l’influence austro-hongroise. Il y a d’ailleurs une très grande similitude entre Taras Boulba et un roman croate écrit un peu plus tard, consacré à la rébellion de rustres paysans contre l’oppression de la classe noble durant la fin du XVIe siècle. La plupart de ces écrits sont merdiques, mais quelques-uns sont d’une rare finesse et l’on peut y puiser une inspiration éternelle pour les générations futures. Taras Boulba appartient à cette seconde catégorie.
* Conflit en Ex-Yougoslavie (1991-1995)
Interview réalisée par Audrey LATALLERIE |