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Stanislas Gros pour Le Portrait de Dorian Gray, d'Oscar Wilde


Après Victor Hugo, pourquoi vous emparer d'Oscar Wilde, l'une des figures les plus controversées de la littérature anglaise et non pas d'un Dickens ou d'un Kipling ?

Je n'ai pas l'impression que Wilde soit encore très controversé de nos jours, ou alors pour des raisons très différentes de celles pour lesquelles il l'était à son époque : je pense, enfin j'espère que plus personne ne songerait à lui reprocher son homosexualité ; les amateurs de littérature lui reprochent plutôt d'être un écrivain un peu charlatan, un peu superficiel, qui abusait des artifices - ce qui est vrai et que, d'ailleurs il revendiquait.


Le Portrait de Dorian Gray, d'Oscar Wilde
Scénario : Stanislas GROS
Dessin : Stanislas GROS
Couleurs : Laurence CROIX
Collection : EX-LIBRIS
En librairie depuis le 18 juin 2008
Voir la fiche de l'album

Pour vous donner une idée de ce qu'il reste de la réputation sulfureuse de Wilde, quand j'ai cherché à la bibliothèque d'Orléans Le Portrait de Dorian Gray pour le relire, il y en avait deux exemplaires et ils se trouvaient tous les deux au rayon jeunesse...
Dans l'ensemble, je pense que le public actuel voit plutôt Wilde comme un sympathique dandy faiseur de bons mots, éventuellement comme un martyr de l'homosexualité. Personnellement quand je pense à Oscar Wilde, je vois d'abord les tenues excentriques, l'œillet vert à la boutonnière et les illustrations d'Aubrey Beardsley pour Salomé.


Pourquoi adapter ce conte fantastique et philosophique parmi toute la production littéraire de Wilde ?

Le thème du Portrait me paraît particulièrement actuel : la jeunesse éternelle, le narcissisme, l'individualisme... Comme beaucoup, j'avais lu le roman quand j'étais adolescent et j'en avais retenu le côté scandaleux, le sexe, la drogue, la fascination de l'interdit, j'avais l’impression qu'il y avait une bonne BD à faire avec tout ça. De plus, j'avais très envie de jouer avec l'art de l'époque, en faire une sorte d'hommage à l'esprit fin de siècle. J'ai pu y glisser des références à Beardsley, à l'Art Nouveau, la peinture préraphaélite, mais aussi à Baudelaire, Huysmans, Nietzsche, et même à d'autres œuvres de Wilde.
Enfin je me suis bien amusé, quoi.


La stratégie narrative de Wilde consiste plus à décrire la réaction de ceux qui contemplent le portrait de Dorian Gray, plutôt que de le décrire minutieusement. Comment avez-vous réalisé ce portrait seulement esquissé par Wilde en termes vagues et sans trahir sa pensée ?

En fait, le vrai problème de narration que pose le roman, c'est qu'il n'y a quasiment aucune action : la majorité de l'histoire est simplement suggérée par des dialogues, où Wilde tourne autour du pot, raconte sans raconter, dit les choses sans les dire, en cherchant avant tout à placer ses bons mots.

Cela qui rend le roman très séduisant et agréable à lire ; en revanche une BD dont les personnages qui ne feraient rien d'autre que discuter en racontant sans raconter pendant 62 pages serait ni séduisante ni agréable à lire, donc j'ai taché de raconter en images ce qui n'est que suggéré par les dialogue, bref, inventer de nouvelles scènes, imaginer ce que Wilde évite de dire, notamment les mauvaises actions commises par Dorian.





Comment avez-vous appréhendé graphiquement la mutation et le vieillissement du portrait ?

J'ai eu assez vite l'idée de placer le portait en bas à droite de chaque page de droite, pour que son vieillissement ponctue le récit : il fonctionne comme une sorte de chute qui conclut chaque double-page. Et comme il se retrouve en bas à droite on peut aussi en faire un flip book, le voir vieillir ou rajeunir en faisant défiler les pages.

Au final, vous aussi avez été confronté au Portrait de Dorian Gray, quel sentiment et quel recul avez-vous sur cette œuvre qui suscite la fascination de tous ?

Je dirais que c'est une œuvre fascinante, mais très pénible à adapter à cause de la manière qu'a Wilde de tourner autour de son sujet sans jamais vraiment l'aborder : il peut tenir des pages entières à parler pour ne rien dire, simplement à enchaîner gratuitement les bons mots, or un bon mot ça ne se dessine pas.
Ce que je retiens surtout de cette expérience, c'est le personnage de Wilde, que je connaissais très mal, et auquel je me suis intéressé pour l'occasion. Un dandy brillant, qui séduisit Londres, Paris, l'Amérique avant de sombrer à cause d'un procès en diffamation suicidaire qui le conduisit au bagne et à l'exil. "Je n'ai mis que mon talent dans mon œuvre, mon génie je l'ai mis dans ma vie", disait-il. Je veux bien le croire.


Interview réalisée par Audrey LATALLERIE


Visitez le site de Stanilsas Gros :
www.stanislasgros.com