

N'êtes-vous jamais entré dans un de ces magasins de jouets anciens, où les soldats de bois présentent fièrement leurs chapeaux haut-deforme, leurs uniformes rouges et leurs mousquets inoffensifs, où les poupées de porcelaine portent des robes brodées et perlées, où les automates aux mécanismes d'horlogerie effraient ou font sourire ? Imaginez qu'au coeur de cette boutique les rideaux d'un petit théâtre de marionnettes se lèvent à l'annonce de la pièce qui va se jouer. Autour de vous les jouets s'animent comme autant de comédiens que l'aventure appelle. L'écriture est de Turf, les dialogues, les décors et la mise en lumière aussi... La Nef des fous.
Asseyez-vous, relaxez-vous, laissez-vous entraîner par l'histoire
qui débute ainsi :

Il existe un pays énigmatique, caché et protégé des regards indiscrets, un petit monde fait d'ordre, de principes et de bonnes paroles, paisible et immuable : la Nef. À l'intérieur de celleci, un Roy un peu farfelu, Clément XVII, assisté d'Ambroise le Grand Coordinateur et de ses ministres, règne en toute quiétude sur le territoire d'Eauxfolles. Ici jamais rien ne se passe ou ne passe, hormis le temps aussi imperturbable et constant que les rayures rouges et blanches qui ornent les armoiries, les uniformes et les pyjamas du royaume...
Mais un jour, le 77e brumore de l'an 627 pour être précis, de curieux événements viennent définitivement perturber l'esprit des plus humbles et des plus importants citoyens de la ville. La terre tremble, des monstres inconnus envahissent les égouts, de dissidents "cagoulards" kidnappent le Roy et font croire à sa mort, et la princesse Chlorenthe, fille de Clément XVII, disparaît en suivant une très étrange machine.
Ce jour funeste annonce de très grands bouleversements pour Eauxfolles mais également de nombreuses et étonnantes surprises. Au sein de la Nef, les controverses et les trahisons vont bon train. Le prince putatif semble ne jamais pouvoir être semé tandis qu'Ambroise s'octroie une couronne illégitime et impose le pois rouge en lieu et place des rayures royales. Comptons sur la pugnacité du Sergent et de Baltimore qui enquêtent pour qu'éclate la vérité. À l'extérieur de la Nef, Arthur, le fou du Roy, affronte une terre hostile peuplée de singes sauvages et de schloumpfs agressifs afin de retrouver et de sauver sa princesse aimée...
Ce monde est à l'envers. De drôles de personnages mécaniques s'affairent et semblent vouloir réparer les dommages. Comme dans tous les spectacles de marionnettes, on s'interroge cependant sur celui qui dans l'ombre tire manifestement les ficelles. La Nef est bien mystérieuse et s'apprête à révéler tous ses secrets.
Nous voilà, sept chapitres plus loin, déjà arrivés au "Terminus" de l'histoire. La boutique va fermer ses portes. Mais il reste d'abord à remettre de l'ordre dans Eauxfolles. Que chacun reprenne sa place, que la machine retrouve son rythme et que l'aventure qui se finit fasse
place à une autre qui commence...

Quelles sont les origines de cette série ?
Le projet remonte à l'époque où j'étais aux Beaux-Arts d'Angoulême. J'avais précédemment travaillé sur une petite histoire inspirée librement du triptyque de Jérôme Bosch intitulé Le Jardin des délices. Sur ma lancée, j'ai commencé un autre récit que j'ai titré La Nef des fous, un autre tableau de ce peintre du XVIe siècle. Plus tard, lorsque Guy Delcourt m'a proposé de réaliser une vraie bande dessinée à partir de cette humble création, je me suis demandé ce que ce titre m'inspirait réellement.
J'ai pris conscience que mes personnages, le futur roi Clément XVII en particulier, se prêtaient assez facilement à la forme de folie présente dans l'ensemble de la
série.
Je n'ai jamais cherché à m'imprégner du sens de l'oeuvre de Bosch et, de son tableau, je n'ai gardé que le titre. Initialement le projet devait s'étendre sur 90 pages. Outre les 46 premières pages qui respectent le scénario d'origine et qui constituent le premier album, nous avons finalement décidé de développer plus amplement la suite de l'histoire. Je n'aurais pas pu avoir dès le démarrage toutes les idées qui se trouvent dans la série. Pendant 17 ans, je me suis nourri des trouvailles, des accidents et des expériences que j'ai rencontrés dans ce travail. S'il est vrai que le temps a passé et que je n'ai plus l'âge que j'avais en débutant la série, je me suis cependant efforcé durant toutes ces années de garder la fraîcheur et une certaine naïveté que l'on peut avoir à 25 ans lorsque l'on raconte une histoire.
Le rythme de parution des albums de la série, un tous les deux ans environ, est plutôt atypique. Comment avez-vous réussi à faire autant patienter votre éditeur ?
Cela n'a pas été très compliqué. D'une part, il a tout de suite compris que je ne faisais pas ce travail pour l'argent et qu'il ne pourrait me faire marcher ni au bâton ni à la carotte.
Ensuite, il a su respecter ma cadence sachant que mon seul objectif lorsque je construis un album est de le livrer le plus abouti possible. Lorsqu'une idée me vient, je peux réaliser une case ou une planche aussi vite, voir plus vite que n'importe quel autre dessinateur. Mais parfois j'ai besoin de réfléchir pendant des jours avant d'appliquer précisément sur le papier la scène que j'ai en tête. Dans le tome 4 par exemple, j'ai vécu un moment très intense en créant la scène des grille-pains. Au début je voulais représenter sur une seule grande case une énorme cuisine avec des casseroles, des saucissons, pleins de détails partout. J'avais l'idée mais je n'arrivais pas à commencer le dessin. Ça bloquait. D'un coup, je me suis dit que dans cette grande case j'allais faire une petite case représentant un grille-pain pour qu'on comprenne que le personnage prend son petit déjeuner. Puis j'ai décidé d'en faire trois, la dernière montrant une tartine trop grillée indiquant que ce petit-déjeuner est raté, que c'est donc une mauvaise journée qui commence. Enfin, j'ai utilisé la surface réfléchissante du grille-pain pour faire apparaître mon personnage tout au long de la scène. Le résultat, très différent de ma première idée, constitue selon moi l'une des meilleures pages de l'album. Comme quoi l'attente apporte son lot de bonnes surprises.
Au départ c'est vraiment un choix naïf de ma part car je n'imaginais pas un instant le poids que cela allait représenter à certains moments du projet. En vérité, lorsque je me mets à ma table à dessins c'est que j'ai une idée à laquelle je souhaite donner vie. C'est le moteur qui m'anime. Inventer mes propres histoires et les raconter c'est une question de désir personnel, c'est une démarche intime. Si quelqu'un devait m'amener une idée déjà pensée, structurée, j'aurais du mal à m'en contenter et j'aurais tendance à vouloir la refaçonner à ma manière. Un vrai scénariste s'arracherait les cheveux à vouloir m'imposer une idée définitive alors que, comme dans le cas de la cuisine du quatrième album, je ne peux jamais me contenter d'imprimer sur le papier une idée figée. Si je m'étais obligé à dessiner les petites casseroles et les petits saucissons prévus, si je n'avais pas pris le risque de remettre en question ma première intention, la scène aurait été moins bonne. À plusieurs sur un projet, on ne peut s'offrir cet espace de réflexion qui m'est nécessaire en cours de réalisation. D'autant que l'univers de La Nef des fous est très fouillis et très complexe.
Il m'aurait paru impossible de le partager malgré le fait, comme je le dis souvent, que je n'aime pas dessiner. Ce que j'aime c'est trouver l'idée et terminer le dessin. Mais entre les deux, il y a un travail obligatoire, un long travail. Quant à la mise en couleur, elle est pour moi indissociable du dessin.
Le septième album de la série, judicieusement titré "Terminus", livre enfin tous les secrets de la Nef. En quoi est-il très différent des précédents volumes ?
Sur l'album précédent, quelques critiques m'avaient reproché une certaine lenteur dans la construction de l'histoire. J'ai repris mes albums et j'ai constaté, c'est vrai, que j'étais passé à un rythme de huit cases en moyenne par page. J'ai donc décidé dans cet ultime album de reprendre un découpage de dix à douze cases par page pour dynamiser l'ensemble, et de les alimenter avec plus de textes. C'est loin d'être facile car le choix d'être plus narratif se fait au dépend de la pure expression graphique. Cette fois, je n'essaye plus d'impressionner mes lecteurs avec du "Regardez, je suis le meilleur dessinateur du monde !", mais plutôt en concentrant mes efforts sur la cohérence et la complétude de la fin de mon histoire. Mon principal problème a été de boucler proprement les aventures de chacun de mes personnages, sans en oublier. Je pense y être arrivé en reportant la majeure partie de mon plaisir créatif sur l'une de mes vocations, celle de conteur d'histoires.
Finalement, en dix-sept ans, que vous a apporté cette série ?
Enormément de bonheur. Et je n'ai pas vu passer ces 17 années. J'ai voyagé, j'ai découvert un monde incroyable. Lorsque je me suis lancé dans La Nef, je n'avais jamais fait d'histoires de plus de 5 pages. En 5 pages, on fait tout ce qu'on sait faire. Puis on recommence, et en 5 pages encore on refait de nouveau tout ce qu'on sait faire, et ainsi de suite. La Nef m'a emporté à la sixième page. Il a fallu que j'apprenne à aller plus loin. Je ne suis pas devenu un excellent dessinateur mais j'arrive désormais à m'en sortir, à faire à peu près tout ce que je veux même s'il m'arrive parfois de me battre encore contre ma feuille, remplissant plus le sac poubelle que mon carton à dessin. Il y a bien longtemps, je suis parti à Angoulême malgré le scepticisme de beaucoup de mes proches, et La Nef me permet de me rendre compte aujourd'hui que j'ai fait le bon choix.
C'est simplement magique.
