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Accueil > Aller plus loin > Dossiers BD > Interview de LI-AN pour BOULE DE SUIF


Le Cycle de Tschaï terminé, vous vous attelez à une nouvelle adaptation, mais d'un tout autre genre. Quelles sont les origines de ce projet ?

C'est Jean David Morvan, mon scénariste sur Le Cycle de Tschaï, qui est à l'origine de ce projet.
Dès le lancement de la collection "Ex-Libris", il m'a contacté pour que je fasse un album. J'ai pris un peu de temps à proposer des titres déjà pris ou qui ne rentraient pas tout à fait dans la collection ; j'ai lu des bouquins classiques qui m'intéressaient mais qui semblaient difficiles à travailler. Et puis je me suis penché sur Maupassant.

Pourquoi ce titre-ci parmi la foisonnante production de Maupassant, tout aussi connu pour son Bel-Ami ou Le Horla ?

En fait, j'ai d'abord pensé au Horla. Une histoire courte fantastique que mon fiston étudiait au collège et qui semblait correspondre à mes goûts visuels. Et j'ai toujours bien aimé l'écriture de Maupassant. Je ne voulais pas m'attaquer à un texte long comme Bel-Ami ; je voulais que ce soit un one-shot pour pouvoir aussi me consacrer à des projets plus personnels.
Quand j'ai parlé du projet à Appollo (un vieux copain et scénariste de Fantômes blancs que j'ai dessiné), il m'a tout de suite conseillé de me pencher plutôt sur Boule de Suif qui lui semblait plus riche et plus prometteur. Le fait que la nouvelle ait été aussi plus ou moins à la base de La Chevauchée fantastique de John Ford m'a définitivement convaincu.

Avez-vous eu des difficultés d'adaptation particulières, d'autant que contrairement au Cycle de Tschaï vous étiez seul au scénario et que Maupassant requière une certaine maîtrise stylistique ?


Boule de Suif, de Maupassant

Scénario et dessin : LI-AN
Couleurs : Laurence CROIX
Collection : EX-LIBRIS

En librairie depuis
le 7 janvier 2009

Les premières pages :




Même si je n'ai pas voulu faire le scénario du Cycle de Tschaï, notamment parce que j'étais très fan du bouquin, ma bonne connaissance de ce dernier m'a permis de réfléchir sur la façon dont Jean David abordait le problème. Et à la fin, j'avoue que j'espérais secrètement qu'il me laisse tout faire :-). J'étais mûr pour m'y attaquer tout seul comme un grand. Pour ce qui est de la maîtrise stylistique, je ne me suis pas posé la question (en règle générale, j'ai l'impression qu'il ne vaut mieux pas se poser trop de questions pour faire ce métier). J'aime raconter des histoires en BD, j'avais la possibilité de travailler sur une excellente histoire et je me suis bien amusé. Je suis probablement le plus mal placé pour juger mon travail (sourire).

Dès le départ, pour quel rendu graphique avez-vous opté ? Notamment pour le personnage de Boule de Suif ?

En règle générale, je passe beaucoup de temps à redessiner les premières planches jusqu'à trouver une espèce de graphisme qui me semble adapté et qui me donne envie d'aller au bout des 46 planches.
Vu le ton de l'histoire, il fallait un dessin plutôt léger avec un côté assez humoristique, ce qui permettait aussi de souligner à la fin le côté dramatique de ce qui arrive à Boule de Suif. Le personnage de Boule de Suif en lui-même était un peu compliqué puisque Maupassant n'hésite pas à souligner son physique de grosse fille en la décrivant littéralement comme un tas de graisse. Je ne pouvais pas faire un monstre énorme, j'ai dû donc ruser pour qu'elle soit agréable à regarder tout en gardant de bonnes rondeurs. C'est un problème auquel j'avais déjà été confronté avec Tschaï.
L'écrivain peut décrire des personnages au physique impressionnant et le passage au dessin se révèle délicat : si on respecte au pied de la lettre la description, on risque de se retrouver avec des monstres dont le physique voile la personnalité que l'on veut montrer. De la même manière, j'ai transformé Cornudet en m'inspirant vaguement de Depardieu. Maupassant parle d'un homme grand et maigre mais son goût pour la bière et les filles m'ont donné envie d'un homme dont la présence physique seule peut impressionner les autres passagers de la diligence.
C'est une espèce de travail de casting : il faut que les personnages s'accordent entre eux physiquement.

Le contexte de cette nouvelle est très précis : l'après défaite de 1870. C'était un audacieux sujet à l'époque sur l'hypocrisie et la lâcheté de la noblesse française, mais outre ce cadre, quelle est la portée actuelle du message de Boule de suif ?

Ce n'est pas seulement la noblesse mais toutes les sphères du pouvoir qui en prennent pour leur grade : nobles, commerçant enrichis, religieux... et révolutionnaires.
Maupassant considère que la valeur d'une personne ne dépend pas de son statut social mais de sa personnalité propre. Même une prostituée peut montrer plus de grandeur d'âmes que les représentants du pouvoir qui devraient montrer l'exemple. C'est une vision de la société qui s'est imposée plus ou moins avec la démocratisation de la société qui a favorisé l'individualisme mais le message reste intemporel. Les individus seront toujours confrontés à des forces qui les dépassent et il faut beaucoup de courage pour garder la tête haute comme Boule de Suif. Il y a des nouveaux conformismes très différents de ceux de l'époque, ce qui complique encore la tâche pour les gens du XXIe siècle.  Et la grande force de Maupassant, c'est de ne pas la montrer comme une espèce de sainte républicaine mais comme une jeune femme pas très futée mais dont les convictions sont honnêtes et qui refuse la lâcheté. Il montre aussi les limites de ce courage avec le sacrifice de Boule de Suif qui revient en pleine figure. Ce n'est pas une histoire très optimiste sur la nature humaine... mais qui donne à réfléchir sur soi-même.

Interview réalisée par Audrey Latallerie



Boule de Suif, de Maupassant
Fiche Pédagogique
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Le blog de Li-An : http://www.li-an.fr/blog