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Accueil > Aller plus loin > Dossiers BD > Interview de Jean-Yves MITTON pour BEN HUR


- Jean-Yves Mitton, pourquoi vouloir adapter Ben Hur ?

Cette idée vient de moi. J'avais appris que les Editions Delcourt développaient divers thèmes de grands romans et cette initiative me plaisait. Elle faisait sortir la BD de ses rails trop souvent limités à la fiction de type "cartoon" pour la faire entrer dans le monde de la grande littérature classique. Une excellente première marche pour amener le jeune lecteur de BD vers les grands romanciers d'envergure universelle. À l'instar de Hugo, de Dumas ou de Stevenson, Lewis Wallace fut de ceux-là.

De plus, je possédais une documentation et une expérience du "péplum" grâce à Vae Victis, une série romanesque de 5 albums sur le thème de la Guerre des Gaules parue chez Soleil. Je dois ajouter que je considère l'histoire de Ben Hur comme étant l'archétype parfait du grand roman, quelle que soit l'interprétation du message qu'il contient. À la manière d'un Jean Valjean ou d'un Monte-Cristo, le héros descend au plus bas de l'échelle sociale pour rebondir vers une forme de rédemption. Le contexte messianique et l'exotisme antique lui donnent une aura particulièrement lumineuse.

- La légende de ce prince juif est mondialement connue, exclusivement par le film avec Charlton Heston. Vous avez préféré revenir aux origines du roman de Lewis Wallace. Pourquoi ?

Il est vrai que ce film colossal et l'interprétation de Charlton Heston ont propulsé Ben Hur au rang de chef-d'œuvre, alors que le roman tombait un peu dans l'oubli. Mais il ne faut pas négliger le film de 1929 qui marqua aussi l'histoire du cinéma. Si aujourd'hui le noir et blanc, le muet et le jeu de Ramon Novarro nous le font paraître désuet, reconnaissons que sa qualité première fut d'être beaucoup plus fidèle au roman que le film de 1959.

Ben-Hur Livre 1er - Messala
Scénario : Jean-Yves MITTON
Dessin : Jean-Yves MITTON
Couleurs : Jocelyne CHARRANCE
Collection : HISTOIRE & HISTOIRES
En librairie depuis le 5 novembre 2008

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Les premières pages :
    

    


Être fidèle au roman, telle fut aussi la condition imposée par les Éditions Delcourt, afin d'entrer dans leur collection Histoire et Histoires.
C'était un défi, face au colosse d'Hollywood qui a imprimé toutes les mémoires. Mais j'aime les défis de ce genre. Ils donnent du sel à mon métier. Et puis je ne suis pas seul à lancer ce pari : l'éditeur s'engage lui aussi, le premier. Et son élan me donne confiance.

- Faut-il s'attendre à des différences notoires ?

Dans le détail, certainement. Le roman foisonne de réflexions mystiques, de péripéties redondantes et de personnages secondaires absents du film de 1959. À l'image de la littérature romanesque de la fin du XIXe siècle, le narratif et le descriptif l'emportent sur l'action. Les deux grandes scènes de la bataille des galères et de la course de chars qui marquèrent le cinéma ne durent chacune qu'un court chapitre. Par contre, l'introspection des mondes, des religions et des mentalités romaine et hébraïque, les messages évangéliques et les retours en arrière tiennent la plus grande place. Si vous y ajoutez les renvois explicatifs en bas de page rédigés par le traducteur, Ben Hur est plus proche du livre religieux et pédagogique que du roman d'aventure. En 1880, Lewis Wallace a réussi cette synthèse puisque son œuvre connut immédiatement un succès mondial. Le film de 1959 a pratiquement évacué tout cela pour laisser place à l'action. Ce fut aussi une réussite. Pourquoi ces deux styles, ces deux approches différentes, ont laissé des chefs-d’œuvre? Parce que la trame de l'histoire, demeurée intacte, est belle, magnifique. Une mécanique dramaturgique parfaite qu'aurait pu écrire Shakespeare pour peu que le Message Christique l'eût inspiré.

- Quelles ont été vos critères de base pour cette adaptation en bande dessinée ? Sur la création des personnages principaux ? Les décors ? L’ambiance ?

Modestement, je dois bien avouer que transcrire une telle somme romanesque en BD me fait souvent gratter la tête. Une BD, c'est d'abord du visuel. Alors j'emprunte au cinéma quelques-unes des images inoubliables qu'il nous a données. Mais une BD, c'est aussi du texte. Et quel texte! Alors j'emprunte à l'auteur quelques-uns de ses pavés narratifs, un peu raccourcis, et la plupart de ses dialogues. Mais surtout, je m'applique à respecter la trame originelle de son roman, fût-elle parfois touffue, mais telle qu'il l'a voulue.
Si le film et ma documentation me procurent la plupart des décors, j'ai dû oublier les portraits de Charlton Heston et de Stephen Boyd pour redonner à Juda Ben Hur et à Messala de nouveaux visages. Sans trop m'en éloigner tout de même, sachant que choquer le lecteur, c'est le perdre. Le profil yankee aux cheveux clairs de Charlton Heston fait place à un profil sémite à la chevelure noire. Quant à Messala, il conserve plus ou moins le profil dur aux cheveux bouclés "à la César" d'un officier romain taillé dans le marbre.
En ce qui concerne l'ambiance... Tout entre eux doit respirer la haine. Une haine profonde, palpable, diabolique qui, chez Messala, doit préfigurer ce que sera un officier SS deux mille ans plus tard. C'est cette haine qui construit tout le roman. Une haine que seul le miracle messianique saura apaiser. C'est là la clef de voûte du roman. C'est là le coup de génie de Lewis Wallace.

- Qu'en est-il des éléments historiques ?

Juda Ben Hur ne cesse de rencontrer des personnages historiques, comme Valérius Gratus le procurateur de Jérusalem, l'empereur Tibère, Ponce Pilate, le mage Balthazar, Jésus par trois fois... Sans savoir que ce dernier allait changer la destinée des hommes après avoir changé la sienne. D'autres personnages fictifs tels que Quintus Arrius et le Cheik Ilderim, introduits par l'auteur avec un tel soin dans la trame romanesque qu'ils nous paraissent historiques, sont là pour faire progresser le récit jusqu'au Golgotha. Ils sont aussi la seule image à figure "humaine" et généreuse que Juda rencontrera sur sa route. Sa mère et sa sœur ne sont que des victimes inactives, des agneaux sacrifiés, et l'amour d'Esther ne tient que peu de place dans le cœur de Juda... Et dans le roman.

- Enfin, tout le monde a en tête la fameuse course de char, cette scène sera-t-elle présente dans l'adaptation en bande dessinée ? Selon vous, quels sont les autres moments clés de cette histoire ?

Quatre moments clés contenus chacun dans quatre album :
1') Messala.
L'incident de la tuile qui condamne Juda aux galères.
2) Quintus Arrius.
Lors de la bataille des galères, Juda parvient à sauver de la noyade l'amiral de la flotte romaine. Cet acte lui vaut le triomphe à Rome et la citoyenneté romaine.
3) Cheik Ilderim.
Grâce à ce seigneur arabe éleveur de chevaux, Juda gagne la course de chars d'Antioche contre son pire adversaire, Messala.
4) Golgotha.
De retour à Jérusalem, Juda retrouve sa mère et sa sœur atteintes de la lèpre. C'est sur le chemin du Golgotha que Jésus les guérit. Bien sûr, tous ces moments clés seront relatés dans mon meilleur cinémascope possible. Mais je n'oublierai pas non plus les scènes plus intimes, les instants de réflexion, les élans mystiques et un peu de la pédagogie voulue par l'auteur qui cimentent entre eux ces quatre moments clés qui ont fait de Ben Hur un monument de la littérature avant de devenir un monument du cinéma. Puissent mes albums BD ajouter une modeste pierre à ces monuments.


Interview réalisée par Audrey LATALLERIE