et destinée tragique. Fred Bernard se réapproprie son propre texte
pour le sublimer en une œuvre aussi graphique que poétiquement cruelle...
D'où vient l'idée de L'Homme bonsaï ? Une envie de raconter une histoire de pure poésie, de cet homme qui a un arbre qui lui pousse sur la tête ?

C'est un cauchemar au départ, ce n'est pas très gai ! Un mauvais rêve que j'ai vraiment fait, dans lequel un arbre me poussait sur la tête. Je perdais mes cheveux, mes cils, mes sourcils, tous mes poils et je maigrissais à vue d'œil, et cet arbre qui poussait, poussait, allait me tuer ! À ce moment-là, j'avais un ami qui était malade et qui faisait une chimio... Il n'avait pas d'arbre sur la tête, mais il avait tous ces symptômes-là... Ensuite, il se trouve qu'avec François Roca, on avait depuis longtemps envie de raconter une histoire de pirates. Or, il y a déjà mille livres de pirates que j'adore ! Pas mille, j'exagère... Mais lorsque j'ai fait ce cauchemar, j'ai réalisé que c'est ce qui allait me permettre de faire basculer l'histoire dans le fantastique, tout en gardant les ingrédients des livres de pirateries classiques que j'aime tant : l'île déserte, le méchant capitaine, les trésors, les abordages... Sauf que cela devenait autre chose, ça basculait dans un genre plutôt "super-héros" !
Pourquoi avez-vous souhaité reprendre ce texte qui avait d'abord été illustré par François Roca, pour vous l'approprier et en faire votre propre bande dessinée ?
La première motivation était de réinsérer une histoire d'amour que j'avais pensée dès le départ et que je n'ai pas mis dans
L'Homme bonsaï illustré par François parce qu'elle n'avait pas du tout sa place en jeunesse. Cela rendait le propos vraiment trop sombre, c'est la première raison. La seconde, c'était de remettre en scène cette histoire. En BD, on met en scène, alors qu'en jeunesse, on illustre, il y a un dessin par planche ou par double page. Je voulais vraiment remettre en scène toute cette histoire, en y ajoutant tout ce que je n'avais pas pu mettre, notamment tous les petits détails que j'avais en tête mais qui n'étaient pas "jeunesse".
Cela signifie-t-il que lorsque vous l'aviez écrit une première fois, vous aviez déjà des images qui venaient, et que vous avez eu envie de partager ici ?
Effectivement, c'est la deuxième fois que ça m'arrive. Je l'ai fait une fois avec
Jeanne et le Mokélé qui est devenu
La Tendresse des crocodiles en BD, l'action se déroulait en Afrique, mon continent préféré depuis que je suis enfant. Voilà deux exemples où, en me relisant, je savais que je n'allais pas pouvoir tout garder parce que c'était prévu en jeunesse. À chaque fois que j'écris pour François, c'est avec les images de François en tête. Ce qui ne m'empêche pas d'imaginer ce que je ferais moi-même, même si mon dessin est peu adapté à la jeunesse.
Qu'apporte la bande dessinée à cette histoire ? Et plus précisément, qu'apporte-t-elle en plus d'une histoire illustrée ?

Ca fait durer le plaisir ! (rires) C'est à dire que l'album illustré doit se lire en vingt minutes. Il n'y a pas beaucoup plus de texte dans la BD, mais il y a tellement d'images. À chaque fois qu'on découpe un texte pour la jeunesse, on fait des choix draconiens car il n'y a qu'une image par page, alors qu'on peut avoir dix, quinze idées dans une planche de bande dessinée. Et dans cet album, je les ai toutes dessinées ! Toutes les images que j'avais en tête en l'écrivant, j'ai pu les mettre dans le livre. Par exemple, toute la scène où il est seul sur l'île déserte, dans la végétation, à essayer de survivre et où il reçoit la graine sur la tête, ca ne représente qu'un petit paragraphe dans le livre et une seule image.
Lors de sa parution initiale, l'album était effectivement pour la jeunesse, mais plutôt pour les plus grands...
Il y a trois sortes d'albums jeunesse. Il y a ceux qui s'adressent aux enfants qui ne savent pas encore lire, ensuite il y a les livres dits de lecture accompagnée, lus avec les parents, et puis ceux dédiés aux enfants qui savent bien lire et qui lisent tout seul. Et
L'Homme bonsaï est plutôt dans la catégorie des livres qui accompagnent les enfants jusqu'au collège, donc pas pour les plus petits.
En revanche, pour l'album de bande dessinée, vous visiez une cible plus adulte ? Publié dans la collection "Mirages", une collection typiquement adulte chez Delcourt, vous êtes-vous posé la question de savoir si ce texte allait pouvoir combler les deux types de lectorat ?
Je savais que ce n'était plus du tout pour les enfants. C'est d'ailleurs pour ça que je pouvais réintégrer cette histoire d'amour qui était très importante pour moi, mais dont on pouvait se passer dans l'album jeunesse. Autre exemple : tout ce qu'il y a entre les lignes, à savoir les sévices que le héros subit sur le bateau pirate, où il est humilié, où il devient souffre-douleur de tout l'équipage, etc... Il y a deux phrases pour l'évoquer dans le livre jeunesse, alors que dans la BD c'est plus développé, il y a des images où l'on voit ce qu'on lui fait vraiment endurer.
Et parce que c'était pour les adultes, vous êtes vous donné plus de liberté ? En bande dessinée, tout est possible ?
Oui, en bande dessinée tout est possible ! En jeunesse, beaucoup de choses sont possibles aussi, mais il est vrai que je m'autocensure un peu. Quand il se fait masser par les chinoises, on peut imaginer que ça puisse déraper, mais il n'y a qu'une illustration toute innocente, même si elle est très sensuelle. Et dans la BD, je voulais en montrer plus, c'est plus cru. C'est quand même une histoire de pirates, on n'est pas obligé de faire dans la dentelle, quoique les pirates doivent aimer la dentelle !
Une histoire de pirates, mais aussi de rites chinois. L'histoire se déroule en Chine : c'est un pirate chinois qui taille son bonsaï, c'est ce même chinois lui écrit des proverbes chinois sur le corps. Les hiéroglyphes sur le corps de votre personnage ont-ils une réelle signification ? Vous êtes-vous renseigné sur les coutumes et les traditions chinoises ?
J'ai fait des recherches au début sur la calligraphie chinoise, mais elle évolue à travers les siècles, tout comme notre écriture, alors j'ai fait simple, j'ai fait dans l'idée, dans l'esprit. Et puis, la première fois que je suis allé en Asie, j'ai été très surpris d'apprendre que plein de choses que j'imaginais japonaises sont en fait chinoises. Qu'il s'agisse du Japon, du Cambodge ou du Vietnam, ça a été chinois pendant mille ans ! Par exemple, le bonsaï, c'est chinois au départ, même s'il est arrivé en Occident via le Japon... Tout comme les compositions florales ou le fameux jardin japonais. Quand il est zen, il est japonais, mais sinon le jardin sans graviers avec des petits arbres taillés, c'est chinois ! Effectivement, je me suis un petit peu renseigné ! Notamment sur les tentures, les tissus, cela m'a bien plu d'étudier tous ces sujets... Et puis, je savais que l'album allait être en couleur, je me suis donc attardé sur certaines images en me disant qu'elles allaient être plus jolies avec les couleurs de Delphine.
Effectivement, vous avez dessiné ce livre en noir et blanc, mais il est mis en couleur par Delphine Chédru. Est-ce vous qui l'avez choisie ? Et dans quelle mesure lui avez-vous donné des indications de couleurs ?
Je l'ai choisie parce que je la connaissais un peu, et que j'aimais beaucoup son travail. Je voulais quelque chose de très simple. Je lui ai seulement donné quelques indications, parce qu'elle-même avait fait des recherches sur les tissus asiatiques pour les motifs, les couleurs de tissus... En ce qui me concerne, j'avais ramené plein de croquis du Cambodge et du Vietnam. La mer dans la baie d'Along n'est pas de la même couleur que celle de l'océan Atlantique, et le ciel non plus ! On a travaillé à partir des croquis que j'avais réalisés sur place. Au Vietnam par exemple, Hoi An est une ville qui n'a pas bougé depuis le XV
e siècle parce que la lagune s'est ensablée, et où il y a un pont japonais de l'époque... Cette ville est très bizarre, parce que c'était une ville commerçante où vivaient des Hollandais, des Portugais, des Français, des Arabes, des Japonais, des Indiens, c'était dément apparemment. Et tout le monde construisait sa boutique, son immeuble dans l'esprit de l'époque et de son pays d'origine. J'avais dessiné plein de croquis là-bas, que je lui ai montrés. Et même s'il n'en reste que quelques miettes dans la BD, on est parti sur une bonne base réelle, même pour les couleurs.
Et pourtant, on le voit dès la couverture, l'homme bonsaï est vert. Ce n'est pas très naturel comme couleur...
C'est vrai, il a une couleur lunaire... Dans l'album jeunesse, il est couleur chair, il a des tatouages plus classiques. Mais dans l'album BD, j'ai pensé autrement quand j'ai commencé à le dessiner, et surtout lorsque Delphine a commencé à poser les couleurs. Particulièrement quand il est récupéré par les chinois et qu'il va mourir, il était logique qu'il soit d'une pâleur morbide, puisqu'il est à l'agonie et qu'il doit mourir. J'ai alors réalisé qu'il pourrait rester de cette couleur là, que ça ferait ressortir les tatouages. Et lorsque Delphine a commencé à travailler les tatouages, qui étaient en noir à l'encre de chine sur le papier, elle les a coloré en bleu pour qu'ils soient couleur tatouage. On a un peu tâtonné, puis on s'est dit que c'était une bonne idée, qui pouvait faire penser à Hulk ! J'ai alors pensé que ça ne serait pas choquant qu'il change aussi de couleur, précisément parce qu'il n'est plus irrigué par du sang mais par de la sève. Il a donc gardé la couleur qu'il avait au moment où il allait mourir, c'est à dire très pâlot, et de fait il est un peu vert d'eau justement, ce qui ne me paraissait pas aberrant.
À propos de la fin et de sa mort, maintenant que l'on sait qu'il s'agit au départ de votre cauchemar, on comprend mieux pourquoi vous mélangez la poésie du récit à la dureté et la tristesse du propos. Cette aventure véhicule différentes émotions, c'était aussi votre envie de raconteur d'histoires ?
Je voulais y mettre ce que tout le monde peut ressentir dans la vie réelle, tout ce qui constitue la vie de quelqu'un qui n'est ni super-héros ni pirate, c'est-à dire les bouleversements qui font basculer une vie, les expériences, les rencontres, les voyages... Pour l'homme bonsaï, ce sont les rencontres qui font sans cesse basculer son destin. Il peut être joyeux, ressentir des peines terribles, vivre un amour funeste... Il passe du rire aux larmes, il alterne entre des moments de jubilations et puis d'autres où c'est l'horreur, certaines fois il est humilié, puis il est admiré et il jubile. C'est la vie, même si c'est un peu exacerbé parce que c'est une histoire épique. J'y ai glissé beaucoup d'événements de ma propre vie. Même la fin, qui est liée à mon accident de cerf-volant : je me suis cassé quatre vertèbres en tombant de 12 mètres, il y a 15 ans et j'ai toujours mal au dos ! À la fin, quand il devient tout raide et qu'il reste couché, qu'il ne peut plus bouger, ça m'est aussi arrivé pendant trois mois et demie. Je repensais à cette expérience quand j'ai écrit cette histoire.