Thierry Ségur, Encyclomerveille d'un tueur signe votre retour à la bande dessinée. Pouvez-vous nous présenter cette nouvelle série ?
Il s'agit du premier album d'une saga de type fantastique qui a pour décor une île de l'archipel des Antilles et qui comptera trois tomes. C'est l'histoire d'un enfant qui est recueilli par le fossoyeur d'un petit cimetière à la suite du massacre de ses parents par un monstre-dément. Devenu adolescent, l'enfant est initié par son tuteur aux contes, au surnaturel et au monde imaginaire qui composent la Merveille créole. Dans le cimetière, où cohabitent différents niveaux de réalités qu'ils sont seuls à percevoir, ils découvrent que les Merveilles du monde entier se croisent, se mélangent et opèrent une mutation majeure capable d'entraîner de profonds bouleversements.
Contrairement aux séries d'heroic fantasy classiques qui explorent le monde celtique, vous leur préférez la Merveille antillaise. Qu'est-ce qui vous attire dans cet univers ?
Le fait d'être né en Martinique doit y être pour beaucoup, je présume... Mais cet univers particulier répond surtout au désir de proposer des imaginaires autres, différents, et au final relativement peu exploités en bande dessinée. J'ai à coeur de donner à voir de l'inattendu, de mettre en lumière une couleur locale dans un cadre
fantasy contemporain. L'album aborde la Merveille créole, évoque ses créatures et son bestiaire certes, mais dans le contexte actuel. Là où historiquement les Antilles sont le fruit d'un brassage de peuples et de cultures issus du monde entier, les imaginaires se métissent de la même manière. Si dans cet album le point de départ est un petit cimetière d'apparence anodine, le champ de l'histoire embrasse la totalité du merveilleux planétaire. Je vois dans cet espace le moyen d'explorer et d'illustrer de nouveaux mondes que j'ai hâte, et soif de découvrir.
Vous collaborez avec un représentant de la littérature antillaise contemporaine. Qu'est-ce qui vous a donné envie de travailler avec Patrick Chamoiseau ?
Il y a 15 ans déjà, j'évoquais à Guy Delcourt mon envie de réaliser une histoire caribéenne... À l'époque, je pensais à divers auteurs antillais, mais c'est en 2004 que la rencontre avec Patrick s'est faite au travers d'une collaboration pour un jeu vidéo dont il était le scénariste. Je connaissais certains de ses ouvrages mais c'est autour de ce projet que j'ai découvert son goût pour les univers fantastiques. Parallèlement, Patrick, passionné de bande dessinée, chérissait l'idée d'une rencontre qui lui permettrait de scénariser une histoire caribéenne. La conjugaison de nos désirs était par conséquent inévitable.
Depuis Le Roi des méduses et Légendes des contrées oubliées, vous passez de la couleur directe au numérique. Quelques mots sur votre nouvelle technique ?
C'est le numérique qui m'a permis d'envisager de réaliser à nouveau une série avec l'enthousiasme nécessaire et indispensable. Là où je me sentais limité dans la couleur directe, l'ordinateur m'a permis d'ouvrir des champs qui pour l'heure me paraissent infinis. Cela peut paraître paradoxal mais ma manière d'exploiter cet outil me permet de faire en sorte que le résultat s'apparente à une esthétique traditionnelle. C'est un outil fascinant qui m'offre la possibilité de tenter, d'expérimenter des pistes inattendues, sans anxiété face à la planche. D'une certaine façon, je me suis totalement laissé guider par le plaisir du dessin et j'avoue n'avoir jamais connu une telle jubilation à la mise en couleur.
Patrick Chamoiseau, même si peu le savent, Encyclomerveille d'un tueur n'est pas votre première bande dessinée !
J'en avais commis quelques-unes dans une revue martiniquaise qui s'appelait
M.G.G. C'était ma première bande dessinée antillaise. Grand admirateur de Pilote, j'avais alors quinze ans. Mon angoisse est que Thierry Ségur tombe sur ce que je dessinais à l'époque...
Comment avez-vous rencontré Thierry Ségur ? Connaissiez-vous son travail ?
J'avais lu
Le Roi des méduses et j'avais été heureux d'apprendre que son auteur était martiniquais. Je pensais jusqu'alors qu'il n'existait aucun Antillais dans la bande dessinée. J'ai pris contact avec lui dès que possible, et on s'est vus pour la première fois à Paris. L'idée d'un projet commun a immédiatement germé.
Vous vivez en Martinique et vous avez eu envie d'évoquer dans cette série la Merveille antillaise. Ces croyances sontelles encore importantes sur votre île aujourd'hui et pour vous-même ?
L'Occident domine le monde, sa Merveille aussi. Tolkien déploie sa puissance dans une grotte mentale. Le monde d'Harry Potter est une île étroite coupée de la diversité du monde... Et je suis toujours assez consterné de voir comment les univers qui sont créés dans les bandes dessinées, les films, les jeux vidéo, ignorent complètement qu'il existe des Merveilles asiatiques, africaines, polynésiennes. Sans compter les Merveilles mosaïques des Antilles et des Amériques, et celles des mégapoles. C'est encore pire dans la science-fiction que je lis abondamment... En plus de cet ethnocentrisme autiste, les créateurs d'aujourd'hui méconnaissent complètement que les Merveilles du monde se sont rencontrées, et que dans les imaginaires antillais par exemple, la fée Carabosse côtoie des diablesses et des Ti-Sapotilles(1), les trolls sont en compagnie de zombies et de soucougnans(2), etc., sans compter les créatures hybrides, créoles, métisses comme Manman D'lo(3). Il fallait témoigner de cette nouvelle complexité qui est le pendant de ce qui se produit dans l'emmêlement des cultures, des peuples et des civilisations dans le Tout-Monde actuel. Vivre le monde global d'aujourd'hui, comprendre sa complexité, deviner les nouvelles mosaïques identitaires est important pour nous tous, et la Merveille est une des voies d'accès à cette compréhension. C'est le ferment d'un imaginaire de la complexité. La Merveille d'aujourd'hui est tissée de mille merveilles qui se chahutent... La Merveille archaïque est pure, cintrée, centrée, et close sur elle-même, elle est déjà morte. Je crois que Guy Delcourt a déjà compris cela.
Le bestiaire créole semble infini. Quelles sont vos références ? Existe-t-il de nombreux ouvrages sur le sujet ?
Pas grand-chose d'écrit. Le fondement de notre culture est oral. Tout se trouve dans les contes, les titimes(4), les proverbes, et dans les délires des anciens.
Comment avez-vous travaillé avec Thierry ? La distance ne vous a pas empêchés de collaborer sur cet album ?
Thierry est génial, il comprend tout très vite, je n'ai pas eu grand-chose à lui dire. Et puis c'est un Créole, il porte mille merveilles en lui !
Êtes-vous lecteur de bande dessinée ? Si oui, quels sont les auteurs ou les albums que vous aimeriez recommander ?
J'en ai beaucoup lu, je n'arrive plus à en lire autant aujourd'hui... Je suis un fan de Bourgeon et ses
Passagers du vent, j'aime Druillet, le vieil Hogarth et son terrible Tarzan graphique, j'ai tout
Corto Maltese. J'ai aussi un faible pour Tex Willer et tant d'autres... J'ai perdu la clé qui me permettrait de vivre la production contemporaine, mais j'en ai gardé l'âme, toute l'âme.
(1). Ti-Sapotilles : personnages des contes créoles.
(2). Soucougnans : esprits malins nocturnes.
(3). Manman D'lo : esprit féminin ou sorcière des eaux qui enjôle les êtres humains pour
les amener à la noyade.
(4). Titimes : proverbes et devinettes.